Pérou-présidentielle:
duel inédit des gauches et conséquences en Amérique
latine
jeudi
18 mai 2006
Inédit et entraînant des conséquences
en Amérique du Sud, un duel des gauches opposera au
second tour de l'élection présidentielle au
Pérou, le 4 juin, l'ex-militaire putschiste Ollanta
Humala à l'ex-président social-démocrate
Alan Garcia.
Vainqueur
du premier tour, le 9 avril avec 30,6% des suffrages, Ollanta
Humala est taxé de "radical" par les principaux
médias péruviens. Il est soutenu par les présidents
vénézuélien Hugo Chavez et bolivien Evo
Morales et partage avec ce dernier une origine indienne.
Candidat
d'une gauche dite modérée et affiliée
à l'Internationale socialiste, Alan Garcia (24,3% au
premier tour) fut de 1985 à 1990 à la tête
du gouvernement considéré comme le pire de lhistoire
du pays, frappé à l'époque par la débâcle
économique et la guérilla maoïste du Sentier
lumineux.
Lissue
de ce duel inédit constitue un enjeu régional
du fait du clivage et des frictions, depuis la nationalisation
par Evo Morales des hydrocarbures boliviens, entre les différents
gouvernements de gauche qui dominent en Amérique du
Sud, notamment entre ceux du Brésil et de Bolivie.
Le dernier
sondage de l'institut Apoyo crédite Humala de 44% des
intentions de vote et Garcia de 56%. Cette marge ne lui garantit
pas la victoire. Le directeur dApoyo, Alfredo Torres,
prévoit une remontée dHumala. "Il
ny a pas de vainqueur assuré, dit-il. Les prochaines
semaines vont être décisives."
Lexemple
récent de la candidate de la droite Lourdes Flores
Nano, éliminée au premier tour dont elle était
la favorite, et surtout la cuisante défaite en 1990
de lécrivain Mario Vargas Llosa, dont la victoire
ne faisait aucun doute une semaine avant le scrutin face à
l'alors inconnu Alberto Fujimori, incitent à une extrême
prudence dans les pronostics.
Pour la droite traditionnelle, le second tour se résume
au choix entre "le pire et le moindre des maux",
le pire étant à ses yeux Humala et le moindre
Garcia.
Une victoire
dAlan Garcia serait la bienvenue pour le président
brésilien Luiz Inacio Lula da Silva, dont lambition
dassumer le leadership en Amérique du Sud est
désormais éclipsée par la faconde d'Hugo
Chavez et aussi, en partie, par ses propres difficultés
internes qui lempêchent de se présenter
en modèle. Pour bien se démarquer de son rival
quil accuse dêtre inféodé
à Hugo Chavez, Alan Garcia répète à
lenvi que lintérêt du Pérou
est de se rapprocher du Brésil et non du Venezuela.
Si, au
contraire, Ollanta Humala lemporte, éventualité
que les commentateurs locaux se gardent dexclure en
raison de "limprévisibilité de lélecteur
péruvien", laxe Caracas-La Paz, qui se prolonge
jusquà La Havane et auquel pourrait se joindre
Quito par effet de dominos, sen trouverait conforté.
Même
si Humala na jamais exprimé ouvertement un penchant
pour Caracas, les thèses économiques qu'il préconise
(présence de lEtat dans les secteurs stratégiques,
nationalisation des ressources naturelles, opposition au traité
de libre commerce avec les Etats-Unis et anti-impérialisme)
sinscrivent dans la lignée des politiques défendues
par Hugo Chavez et Evo Morales.
Des analystes
considèrent que la consolidation de cet axe ne serait
pas sans incidences sur les économies et les politiques
internes et externes du Brésil et de lArgentine,
très dépendants du gaz bolivien. Pressentant
le risque que présenterait pour son pays un schisme
de la gauche sud-américaine recoupant la ligne de partage
entre les pays détenteurs de ressources énergétiques
et ceux qui nen possèdent pas, le Brésilien
Lula invoque la nécessité dune entente
sur la base dintérêts partagés.
"Jai dit au président Evo Morales, déclarait-il
le 15 mai, que je reconnais la Bolivie comme propriétaire
de son gaz, mais les Boliviens doivent admettre que le Brésil
en est le premier consommateur". Il a ajouté que
le Brésil continuera à en importer tant que
les prix seront "convenables".
"Nouvelle donne politique en Amérique du Sud"
Dans Somos,
supplément hebdomadaire "branché"
du quotidien conservateur péruvien El Comercio, le
journaliste Luis Jaime Cisneros estime que quelle que soit
lissue du scrutin du 4 juin "lélection
présidentielle au Pérou va définir la
nouvelle donne politique de lAmérique du Sud."
Il souligne
que l'incertitude quant à l'orientation du basculement
idéologique du sous-continent intervient à un
moment où les deux grandes organisations régionales,
le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay)
et la Communauté andine des nations (CAN Bolivie,
Colombie, Equateur, Pérou et Venezuela) sont la proie
de tensions centrifuges. Après la sortie annoncée
du Venezuela, dont la Bolivie pourrait suivre lexemple,
la CAN risque de ne plus compter que trois pays. Cela assombrirait
davantage ses espoirs d'une association (incluant le libre-échange)
avec l'Union européenne, plus encline à négocier
avec des entités régionales consolidées.
Les nouvelles
turbulences pourraient nuire aussi au Chili et à la
Colombie.
Ilot de
stabilité et de prospérité due essentiellement
à la flambée du prix du cuivre, le Chili s'emploie
depuis des décennies à maintenir sa diplomatie
en marge des convulsions de ses voisins. Mais à linstar
du Brésil, le Chili est confronté à des
difficultés dapprovisionnement énergétique
pour soutenir son développement. Il a en outre un besoin
crucial deau douce. La Bolivie pourrait soulager partiellement
ces nécessités chiliennes, éventuellement
en échange dune improbable rétrocession
aux Boliviens de laccès souverain à la
mer quils revendiquent depuis la perte de leur littoral
lors de la guerre du Pacifique, qui opposa le Chili à
la Bolivie et au Pérou à la fin du 19ème
siècle.
Toujours
confrontée à une guérilla active et alliée
privilégiée des Etats-Unis pour la combattre,
la Colombie, elle, a fait de son voisin vénézuélien
l'un des principaux débouchés pour ses petites
et moyennes entreprises. Celles-ci seront mises en difficulté
par les conséquences de la sortie du Venezuela de la
CAN. Cela risque de peser sur l'élection présidentielle
du 28 mai en Colombie, dont le président sortant, le
conservateur Alvaro Uribe, est le grand favori.
Dans une
optique globale soulignée par divers médias
tant latino-américains qu'européens, le second
tour de l'élection présidentielle au Pérou
s'inscrirait dans la lutte naissante entre les deux gauches
de la région: la gauche "bolivarienne" et
"anti-impérialiste" d'Hugo Chavez, Evo Morales
et Fidel Castro et la gauche plus modérée qui
mise sur l'économie sociale de marché, incarnée
au Brésil par Lula, en Uruguay par Tabaré Vazquez,
au Chili par Michelle Bachelet et en Argentine par Nestor
Kirchner.
Source
latinreporters.com
par Richard Huzta