Pérou-présidentielle:
Fujimori, l'invité inopiné du second tour
samedi
20 mai 2006
La classe politique et surtout les deux candidats du second
tour de l'élection présidentielle ont été
pris de court au Pérou par la liberté provisoire
qu'a octroyée jeudi la Cour suprême du Chili
voisin à l'ex-président péruvien Alberto
Fujimori, détenu depuis six mois à Santiago
dans l'attente d'un verdict sur son extradition réclamée
par Lima.
La question
brûlante est de savoir si lex-chef dEtat
(1990-2000) sera linvité inopiné du second
tour fixé au 4 juin. Même s'il a promis dans
une interview radiophonique le silence sur ce point, va-t-il,
au risque d'embarrasser aussi le Chili qu'il ne peut quitter
jusqu'à l'issue de son procès, arguer de la
liberté d'expression pour tenter d'infléchir
au dernier moment les résultats du scrutin au Pérou?
Le candidat
nationaliste à la présidentielle péruvienne,
Ollanta Humala (bien en cour auprès des présidents
vénézuélien Hugo Chavez et bolivien Evo
Morales), estime que la décision de la justice chilienne
est "préoccupante" pour le Pérou.
En 2000, alors quil était encore officier dans
larmée, Ollanta Humala avait pris la tête
dun soulèvement contre Fujimori dans le sud du
pays. Cette action fit long feu. Elle lui est aujourd'hui
reprochée.
Les adversaires
de l'ex-militaire prétendent quavec son bataillon
de rebelles il ne chercha qu'à créer un "rideau
de fumée" pour favoriser la fuite de lancien
chef des renseignements et éminence grise du régime
de Fujimori, Vladimiro Montesinos. Ce dernier, renforçant
une sensation de guerre sale dans une déclaration diffusée
vendredi par le Canal N de télévision, a accusé
Humala d'avoir collaboré avec Fujimori. Montesinos
est actuellement incarcéré et jugé pour
corruption, crimes contre lhumanité et atteintes
aux droits de lhomme.
Sous
le coup d'accusations semblables, Alberto Fujimori, 67 ans,
était détenu le 6 novembre 2005 à Santiago
du Chili, où il atterrissait après cinq ans
d'exil au Japon, pays de ses ancêtres. Il croyait pouvoir
préparer sa candidature à la présidentielle
péruvienne en utilisant la capitale chilienne comme
tremplin de son retour en politique.
Le grand
favori du second tour du 4 juin, le social-démocrate
et ancien président Alan Garcia (1985-90), dit ne pas
craindre une intrusion de Fujimori dans les deux dernières
semaines de campagne électorale. Ce serait, croit-il,
sans conséquence sur le choix des électeurs.
Garcia sétait exilé durant le régime
de Fujimori pour échapper à la justice qui le
poursuivait également pour corruption et violation
des droits de lhomme, accusations aujourdhui pour
la plupart prescrites et non jugées.
Les sondages
créditent Garcia d'un avantage sur Humala oscillant
entre 10 et 20% des intentions de vote. Mais les 20% d'électeurs
péruviens indécis ou enclins au vote blanc pourraient
finalement faire la décision. Attention donc, n'en
déplaise à Alan Garcia, à l'influence
de Fujimori, car il en détient encore.
Simultanés
le 9 avril, le premier tour de la présidentielle et
les législatives révélaient en effet
que le fujimorisme demeure une force significative que le
prochain président ne pourra ignorer. Sa candidate
à la présidence, Martha Chavez, se classait
4ème avec 7,4% des voix. Et surtout la liste fujimoriste
au Congrès (chambre unique de 120 sièges), conduite
par la fille de lex-président, Keiko Fujimori,
arrivait en 2e position à Lima. Keiko, 31 ans, s'adjugeait
488.767 voix de préférence nominale (score encore
provisoire), un record national tous partis confondus. Dans
un Congrès au sein duquel le futur président,
quel quil soit, ne disposera pas de la majorité
absolue, les fujimoristes compteront une quinzaine de députés,
dont aussi Santiago Fujimori, frère de l'ex-président.
Santiago
Fujimori affirme que son groupe parlementaire s'est prononcé
pour "une stricte neutralité entre les deux candidats"
à la présidence. En principe, son frère
et ancien chef d'Etat, dans l'espoir d'une absolution en justice
qui lui permettrait éventuellement de briguer la mairie
de Lima aux municipales de novembre, n'aurait pas intérêt
à être associé à un candidat pouvant
être défait le 4 juin.
Néanmoins,
selon Carlos Raffo, porte-parole à Lima de l'ex-président
Fujimori, ce dernier est habitué à manier lart
de la surprise et, avec lui, "on ne sait jamais".
Va-t-il, donc, à partir du Chili, appeler ses électeurs
à voter pour un candidat avec lequel il lui serait
plus aisé de négocier son avenir? Santiago Fujimori
a déjà révélé que la stratégie
de son groupe parlementaire sera dobtenir la levée
de toutes les accusations constitutionnelles contre son frère,
car elles seraient de nature strictement politique, mais de
laisser la justice suivre son cours sur les accusations pénales,
estimant quelles sont sans fondement.
Des analystes
proches du fujimorisme croient que la fulgurante percée
électorale d'Ollanta Humala, vainqueur du premier tour
avec 30,6% des suffrages, est imputable à son "rapt"
de lélectorat populaire d'Alberto Fujimori, retenu
donc au Chili, mais dont, de toute façon, la candidature
à la présidentielle avait été
rejetée par le tribunal électoral.
Lannonce
de la libération sous caution de lancien président
est intervenue le jour même où, après
bien des tergiversations, Alan Garcia et Ollanta Humala s'accordaient
sur la tenue d'un face-à-face télévisé,
ce dimanche 21 mai. On en attend, comme d'une machine à
détecter les mensonges, une clarification des positions
des candidats, qui tous deux relèvent de la gauche.
Bête
noire, autrefois, des milieux d'affaires nationaux et internationaux,
Garcia incarne aujourd'hui une gauche dite modérée,
sociale-démocrate et affiliée à l'Internationale
socialiste. Selon les principaux médias péruviens,
Humala, lui, représenterait une gauche radicale influencée
par le vénézuélien Hugo Chavez. L'ex-officier
réplique qu'il n'est "ni de gauche ni de droite,
mais den-bas". Mais il ajoute qu'à ses yeux
le monde se divise aujourdhui entre "pays qui mondialisent
et pays mondialisés."
Source
latinreporters.com
par Richard Huzta