La
crise de la monnaie brésilienne, le real, a donné
le ton au reste de l'année, bien plus sûrement
que le début officiel du deuxième mandat du
président Fernando Henrique Cardoso, le 1er janvier.
La catastrophe a finalement été endiguée,
mais elle a balayé les espoirs que la réussite
initiale du plan real avait soulevés. Le Brésil
semble revenu au temps des demi-mesures, des ajustements
et des arrangements qui assurent au pays une certaine croissance,
mais laissent la majorité des Brésiliens se
battre au jour le jour contre la précarité
et les difficultés.
La chute du real Dès le 5 janvier en effet,
Itamar Franco, nouveau gouverneur du Minas Gerais, et ancien
président de la République, annonçait
un moratoire sur les dettes intérieure et extérieure
de son État. Cet éclat a porté le coup
de grâce à une monnaie que, depuis plusieurs
mois, la banque centrale s'épuisait à défendre,
en raison de la candidature à sa propre succession
de Fernando Henrique Cardoso. Le destin national du Président
s'était en effet bâti sur la solidité
du real. Le 12 janvier, le président de la Banque
centrale Gustavo Franco, champion de cette politique, quitte
ses fonctions et est remplacé par Francisco Lopes,
lui-même évincé le 2 février
par Armínio Fraga.
Le 13 janvier, le real est dévalué une
première fois de 8,3 % par rapport au dollar,
sans que sa chute soit enrayée. La crise brésilienne
provoque la panique sur la plupart des places boursières
du monde. Le gouvernement brésilien décide
alors de laisser flotter sa monnaie, dont la valeur est
désormais fixée par le marché. Le Brésil
doit en hâte demander l'aide du FMI, en promettant
de procéder à des réformes structurelles
de ses finances publiques. À partir de la mi-janvier,
le real commence une course irrégulière qui
lui fait atteindre début février le cours
minimum de 2,17 reals pour 1 dollar, mais semble s'être
stabilisé en novembre et décembre autour de
R$ 1,80 pour 1 US$.
Les
analyses pessimistes qui pronostiquaient le retour au grand
galop de l'inflation et une récession dramatique
ont été démenties par le comportement
de l'économie brésilienne. La situation du
Brésil a commencé à se rétablir
dans la seconde quinzaine de mars. Le PIB a finalement progressé
de 0,6 %, l'inflation a été contenue
sous les 10 %, le taux de chômage est resté
stable (7?3 % de la population active).
D'autres
indicateurs incitent cependant à la prudence. Le
taux directeur de la banque centrale, qui avait atteint
45 % par an en mars, est toujours à 19 %
à la fin de l'année. La dévaluation
du real n'a pas permis de limiter le déficit de la
balance commerciale qui s'élève à 1,3 milliard
de dollars. L'ensemble des déficits publics a crû
de manière spectaculaire, et la reprise économique
en mars a ralenti l'ardeur du Congrès à procéder
aux réformes promises. Les plus modestes et les classes
moyennes sont les principales victimes de l'austérité
et ont vu leurs revenus baisser sensiblement.
La
chute brutale du real a porté aussi un coup sérieux
au Mercosul. Les produits argentins, dont un tiers était
exporté vers le Brésil, perdent du jour au
lendemain leur compétitivité. La balance commerciale
s'inverse entre les deux pays et devient favorable au Brésil.
Les deux partenaires multiplient les mesures réciproques
de protection et de rétorsion. En juillet, le Brésil
décide même de saisir l'Organisation mondiale
du commerce à propos des droits que l'Argentine vient
d'imposer sur l'entrée de textiles brésiliens.
Le sucre, les chaussures, les automobiles, sont les éternelles
pommes de discorde qui freinent la construction du Marché
commun du Cône sud.
Un
début de mandat en forme de fin de règne Les
effets politiques et moraux de la crise ont persisté
malgré l'embellie observée depuis la mi-mars.
La popularité de Fernando Henrique Cardoso ne s'est
pas relevée avec la convalescence du real. En octobre,
un sondage rappelle que 60 % des Brésiliens
jugent son gouvernement «mauvais» ou «très
mauvais». L'impression qu'il a été dépassé
par les événements et la perte de confiance
en ses capacités ne se dissipent pas.
La
dévaluation du real a en outre été
entachée de scandale. Il apparaît rapidement
que, lors de la crise de janvier, la banque centrale du
Brésil a favorisé les banques privées,
Marka et Fonte Cindam, lesquelles ont réalisé
de beaux bénéfices grâce à la
dépréciation de la monnaie et à leurs
relations bien placées. Une commission d'enquête
parlementaire (CPI) est formée pour éclaircir
l'affaire et implique Francisco Lopes, l'éphémère
président de la banque centrale. Une perquisition
a même lieu le 16 avril à son domicile.
Les questions de la presse et de l'opposition inquiètent
un temps le ministre des Finances, Pedro Malan, pilier du
gouvernement Cardoso.
Le
gouvernement n'a pas réussi à faire adopter
par le Congrès son programme de réformes,
à l'exception d'une modification partielle du financement
de la Sécurité sociale. Plusieurs fois, le
Planalto (la Présidence) a donné des signes
d'impuissance ou d'atermoiements. En juin, la nomination
d'un ancien tortionnaire de la dictature militaire à
la tête de la Police fédérale provoque
un tollé et oblige le gouvernement à le changer
au bout de 3 jours. En juillet, l'État de Bahia,
qui cherche à attirer l'entreprise Ford moyennant
des cadeaux fiscaux considérables obtient le vote
par le Congrès d'un amendement ad hoc, contre l'avis
du Président et de Pedro Malan.
La
coalition qui soutient Fernando Henrique Cardoso sort également
ébranlée de la tempête monétaire.
Les rivalités internes s'aiguisent. L'attelage gouvernemental
paraît parfois tirer à hue et à dia.
Les ministres s'égratignent par petites phrases interposées
ou sont contestés dans leur propre majorité.
Les partis au pouvoir cherchent surtout à se désolidariser
d'un président impopulaire. La course aux présidentielles
de 2?002 s'est de facto ouverte dès les premières
semaines de son second mandat.
Le
président du Sénat, Antônio Carlos Magalhães
(Partido da Frente Liberal (PFL), Bahia), adopte de plus
en plus la posture d'un présidentiable. Il lance
l'idée d'un impôt destiné à supprimer
la pauvreté, multiplie les déclarations sur
tous les sujets et patronne la mise en place au Sénat
fédéral de nombreuses commissions d'enquête
parlementaire. Il s'en prend notamment à la Justice.
L'opposition
tire peu profit de l'impopularité de Fernando Henrique
Cardoso. Elle réclame dans un premier temps le déclenchement
d'une procédure d'impeachment à l'encontre
du Président, avant de se diviser sur le sujet et
d'y renoncer. Un front comportant les Partido dos Trabalhadores(PT),
Partido Democrático Brasileiro(PDT), Partido Comunista
do Brasil(PC do B), Partido Comunista Brasileiro(PCB), organise
une «Marche des 100.000» à Brasília
en référence à une célèbre
manifestation qui avait eu lieu à Rio en 1968
contre le régime militaire. En fait, 60.000 manifestants,
- ce qui est considéré ni comme une victoire,
ni comme un échec -, défilent aux cris de
«Dehors FHC, dehors FMI» dans la capitale fédérale
en août 1999. L'hostilité à Fernando
Henrique Cardoso pousse le PT à de paradoxales alliances
de circonstances. Le parti, qui défend les droits
du prolétariat rural et milite pour la réforme
agraire, apporte en août son soutien aux revendications
des latifundiaires qui exigent en vain du gouvernement une
remise de 40 % de leurs dettes.
Dans
la perspective des présidentielles de 2002, le paysage
politique est marquée par l'ascension dans les sondages
de Ciro Gomes, un ancien ministre des Finances qui avait
réussi une jolie percée aux élections
de 1998. Son parti, le Partido Popular Socialista (PPS),
né en 1991 de la rénovation du PCB, a
le vent en poupe, comme en témoigne les nombreuses
et récentes adhésions qu'il récolte
parmi le personnel politique. Ciro Gomes attire à
lui les déçus du real, ceux qui trouvent que
la droite représentée par le PFL occupe une
place trop importante dans la coalition gouvernementale,
et les électeurs sensibles à une gauche modérée
et gestionnaire. Il affirme faire opposition au PFL et laisse
ouverte la possibilité d'une alliance avec le Partido
da Social Democracia Brasileira (PSDB), co-fondée
en 1987 par Fernando Henrique Cardoso.
Depuis
ses montagnes du Minas Gerais, le gouverneur Itamar Franco
continue à guerroyer contre les privatisations et
le néo-libéralisme. Élu historique
du Partido do Movimento Democrático Brasileiro (PMDB),
il a enjoint à son parti - dont il aimerait porter
les couleurs en 2002 - de retirer son soutien
au gouvernement fédéral. Son ultimatum, fixé
au 25 janvier 2?000, devrait se solder par un
changement d'étiquette.
L'année des Commissions d'enquête parlementaire
(CPI) Si les CPI sur les banques, sur la justice, sur la
falsification des médicaments, ne défraient
pas la chronique, la commission consacrée au trafic
de drogue a apporté des révélations.
Elle a mis au jour l'existence de véritables cartels.
Jusqu'alors le Brésil était perçu comme
une simple voie de passage de la cocaïne produite du
côté colombien, péruvien et bolivien
de la frontière amazonienne. Les investigations fédérales
ont commencé à démanteler dans l'État
de l'Acre une organisation criminelle employant plus d'une
dizaine de milliers de personnes et dirigée par des
hommes politiques locaux (dont deux anciens gouverneurs),
policiers, magistrats et chefs d'entreprise. En septembre,
l'immunité parlementaire du député
Hildebrando Paschoal (PFL, Acre) a été levée.
Ancien commandant de la Police militaire, celui-ci est accusé
de plusieurs assassinats et atrocités diverses et
a été incarcéré. Ses suppléants
risquent aussi des poursuites en justice. Des cartels comparables
sont sans doute à l'uvre dans d'autres régions
du Brésil.
Le
député fédéral Augusto Farias
(PFL, Alagoas) a été également mis
en examen dans les morts mal éclaircies en 1996
de son frère Paulo Cesar, qui centralisait la lutte
contre la corruption sous le gouvernement Collor, et de
sa compagne Susana Marcolino. Un premier rapport d'autopsie
avait conclu à un homicide suivi d'un suicide. Une
nouvelle expertise conclut à un double assassinat
et relance l'enquête.
La
CPI du narcotrafic réveille indirectement la question
militaire. Une conseillère du ministre de la Défense
Élcio Alvares est inquiétée par l'enquête
parlementaire et est démise de ses fonctions. Cet
épisode inspire un commentaire désobligeant
au commandant de l'aéronautique, Walter Werner Bräuer,
qui est immédiatement remplacé le 17 décembre
pour manquement à la hiérarchie. Bräuer
reçoit les témoignages de solidarité
et d'indignation d'une partie de sa corporation. Derrière
l'anecdote apparaissent les résistances des militaires
à la création du ministère de la Défense,
une des rares innovations du second gouvernement Cardoso.
Pour la première fois, un civil chapeaute les différentes
armes, lesquelles disposaient chacune auparavant d'un ministère
dirigé par un officier supérieur. La crédibilité
de la réforme était en jeu et le Président,
en rappelant la subordination du brigadeiro Bräuer
à la hiérarchie civile, a montré sa
détermination.
Au
chapitre des disparitions, il convient de rapprocher la
mort à quelques jours de distance de deux figures
antithétiques de l'Église catholique brésilienne.
Le 27 août, disparaît l'ancien archevêque
de Recife, dom Hélder Câmara, âgé
de 90 ans, et le 5 septembre, dom Geraldo Sigaud,
89 ans, ancien évêque de Diamantina. Le
souvenir du premier est associé à l'option
de l'Église pour les pauvres et à la dénonciation
de la répression sous la dictature. Le second était
un des fondateurs du mouvement «Tradition, Famille,
Propriété», favorable au régime
issu du coup d'État de 1964.
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