Le
nouveau président de la République, Eduardo
Frei, a hérité d'une situation plutôt
enviable. La stabilité politique et la croissance
économique, même si celle-ci est moins spectaculaire
que lors des quatre années précédentes,
ont à l'évidence permis à la coalition
sortante de retrouver le pouvoir. Dans ces conditions, le
chef de l'État a pu définir les grandes lignes
de son action, parmi lesquelles la question sociale est
apparue comme étant la plus haute priorité.
Sensible recul de la coalition démocratique
Première année de présidence pour le
démocrate-chrétien Eduardo Frei, porté
à la tête de l'État, le 11 décembre 1993,
avec 58 % des suffrages exprimés. Le candidat
de la coalition de centre gauche, la Concertation pour la
démocratie (parti démocrate-chrétien,
parti radical, parti socialiste et parti pour la démocratie),
est le deuxième président élu démocratiquement
après seize ans de dictature militaire. Entré
un fonction début mars pour succéder à
Patricio Aylwin, lui aussi membre du parti démocrate-chrétien,
E. Frei aura toutefois pu former son gouvernement dès
janvier en respectant la coalition de centre gauche.
Première
année de législature également pour
le nouveau Parlement. Mais la Concertation pour la démocratie
n'a pas réussi aux législatives et aux sénatoriales
le score enviable de son candidat à la présidence,
échouant à obtenir la majorité des
deux tiers qui lui aurait permis de modifier la Constitution.
C'est ainsi que la perte de 1 siège de sénateur
et 2 députés a laissé à la coalition
seulement 21 représentants - dont 8 nommés
par l'ancien dictateur Augusto Pinochet selon la Constitution
de 1989 - sur 46 au Sénat et 70 sièges
sur 120 à l'Assemblée. Les 10 sièges
qui ont fait défaut à la Concertation permettent
donc au général Pinochet de rester à
la tête de l'armée de terre. Quoi qu'il en
soit, l'ombre portée de l'ancien chef de l'État
n'a pas empêché le nouveau gouvernement d'impulser
un nouvel élan à la justice. C'est ainsi que
les premières condamnations à perpétuité
de policiers pour des crimes commis sous la dictature ont
été prononcées dès le mois de
mars.
L'analyse
du scrutin parlementaire permet de dégager les raisons
de la sensible érosion électorale de la Concertation.
Les pertes résultent, d'une part, de l'intégration
du parti populiste l'Union du centre centre (UCC) à
la coalition de centre droit, et, d'autre part, à
la présence de listes indépendantes de la
gauche communiste et des groupes écologistes, qui,
pour n'avoir certes pas obtenu de représentants,
n'en ont pas moins privé la coalition de précieuses
voix. Enfin, on retiendra que, parmi les partis formant
la Concertation pour la démocratie, c'est la plus
centriste des formations socialistes du Chili, le Parti
pour la démocratie, qui a obtenu le meilleur score.
Son principal dirigeant, Ricardo Lagos, se trouve donc en
position favorable pour la future élection présidentielle
de 1999.
La croissance au rendez-vous de 1994
Les
élections générales de décembre 1993
se sont déroulées dans un calme qui est, à
bien des égards, le fruit d'une bonne santé
de l'économie chilienne. D'ailleurs, E. Frei
avait lui-même mis l'accent sur la stabilité
exceptionnelle du pays, déclarant devant la Chambre
de commerce franco-chilienne: «Pour la première
fois dans l'histoire du Chili, la période électorale
ne s'est pas traduite par une paralysie de l'activité
économique. Au contraire, le Chili aura investi en 1993
près de 28 % de son PIB, un taux que seuls Singapour,
la Chine ou la Malaisie dépassent.» Si l'on
considère les premiers indicateurs disponibles pour
l'année 1994, le Chili a connu sa onzième
année de croissance consécutive dans le cadre
d'une inflation maîtrisée (entre 10 et 12 %).
Selon
la banque centrale, la croissance réelle du PIB s'est
établie autour de 5?6 %, tandis que le taux
de chômage se serait maintenu à son plancher
historique de 1993, c'est-à-dire 4,6 %
de la population active. Ces quelques chiffres ont à
l'évidence valeur de bilan positif pour le gouvernement
sortant, qui peut se féliciter d'avoir réussi
à conduire la transition politique sans mettre en
péril la stabilité économique. Un gouvernement
qui s'est également adressé un satisfecit,
cette fois plus mesuré, dans la lutte contre la pauvreté,
estimant avoir ramené en quatre ans le nombre de
pauvres de 5 à 4 millions sur un total de 13 millions
d'habitants. Mais le problème de l'extrême
pauvreté - elle touche encore 13 % de la population
active - demeure toujours d'actualité et constitue
pour le nouveau gouvernement une préoccupation quotidienne.
À cela, il convient d'ajouter que les revendications
sociales, émanant d'un secteur public sinistré,
qui avaient touché le Chili en 1993 n'ont pas
marqué le pas en 1994. En témoignent
les grèves qui ont durement touché les secteurs
de la santé et de l'éducation. Quant aux compromis
temporaires adoptés en 1993, ils n'ont pu que
montrer très vite leurs limites l'année suivante.
Mais
une économie encore fragile
Outre les divers avatars de la grogne sociale, d'autres
signaux sont venus tempérer l'optimisme de la Concertation
pour la démocratie. Le Chili, qui a opté sous
la dictature de Pinochet pour un modèle de croissance
par les exportations, apparaît aujourd?hui de plus
en plus dépendant de l'évolution de la conjoncture
internationale. Or le déficit de la balance commerciale
devrait dépasser les 800 millions de dollars.
Ce chiffre, qui représente 2 % du PIB, correspond
ni plus ni moins aux pertes liées à la variation
des taux des termes de l'échange: en clair, à
la baisse des cours internationaux des produits exportés.
Ainsi, le cuivre, la farine de poisson et la cellulose -
produits qui représentent à eux seuls plus
de la moitié des exportations chiliennes - ont vu
leurs cours chuter respectivement de 12, de 20 et de 22 %
pour les sept premiers mois de l'année.
C'est
la prise de conscience de sa dépendance vis-à-vis
du commerce mondial qui avait poussé le Chili à
militer pour que les accords du GATT concluant le cycle
de l'Uruguay Round soient signés au plus tôt.
Dans le même ordre d'idées, le nouveau gouvernement
n'a pas caché son désir que le Chili rejoigne
un jour l'ALENA (l'Accord de libre-échange nord-américain)
et a confirmé qu'il était toujours candidat
à la Coopération économique Asie-Pacifique
(CEAP). Plus que jamais, le Chili entend donc jouer dans
la cour des grands. Signe encourageant, la Standard and
Poors a accordé au Chili un coefficient de risques
faible.
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Hachette Multimédia / Hachette Livre, 2002