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L'actualité chilienne en 1995

Le Chili peut-il, comme l'espère son président, Eduardo Frei, maintenir durablement une croissance de 6 %. C'est de l'issue d'une deuxième phase exportatrice que l'on discute aujourd?hui à Santiago. Permettra-t-elle de faire disparaître totalement la grande pauvreté, comme le promet le gouvernement ? Les réponses à ces interrogations dépendent, bien sûr, des performances économiques futures, mais aussi du processus douloureux de la réconciliation nationale.
Priorité au développement économique
La première année de présidence d'Eduardo Frei (élu le 11 décembre 1993) avait été marquée par de nombreux conflits au sein de la coalition au pouvoir, la Concertation démocratique, réunissant le parti démocrate-chrétien, le parti radical, le parti socialiste et le Parti pour la démocratie. La seconde année n'a guère été différente, qui a vu les membres de la coalition diverger sur les politiques à suivre, comme ce fut le cas au sujet de la réforme du secteur public. Le parti socialiste a paru le moins apte à tirer son épingle du jeu, en dépit de la nomination de José Miguel Insulza au ministère des Affaires étrangères.
Sur le fond, de nombreux compromis ont toutefois été réalisés par les partis de la Concertation. On a ainsi observé une atmosphère de moins en moins hostile, tout au moins au sein du gouvernement, face à de nouvelles privatisations, totales ou partielles. Une tendance qui n'a pas épargné la compagnie publique Coldeco, la plus grande entreprise de cuivre du monde, dont le passage au secteur privé ne suscite plus de débats. Que la prise de participation de capitaux privés dans Coldeco n'ait pas fait éclater la coalition illustre bien le poids du président – qui est également le chef du gouvernement – dans le choix des grandes orientations du Chili: traditionnellement définies en fonction de critères politiques, celles-ci ont laissé une large place à l'économie. Et les partis de la Concertation ont intégré les priorités dessinées par Eduardo Frei: la lutte contre la pauvreté, l'effort national pour l'éducation et la formation nécessaires au développement, et l'amélioration des infrastructures, dont les capacités ne sont pas à la hauteur du modèle exportateur auquel le pays reste acquis.
Le secteur privé s'est donc vu offrir de nouvelles possibilités, avec la poursuite de la politique de concession en matière de travaux publics dans le but d'attirer les capitaux nécessaires pour mener à bien les objectifs fixés en matière d'infrastructures. Des capitaux qui n'ont pas manqué de se précipiter sur le secteur des télécommunications, transformé de fond en comble avec l'entrée en vigueur d'une nouvelle législation mettant un terme au monopole sur le trafic longue distance.
La prospérité économique a conforté le président tout en assurant la cohésion gouvernementale. Avec une inflation à un chiffre (9 %) et un taux de croissance de l'ordre de 4 %, le Chili a touché les dividendes des mesures d'austérité prises en 1993. Une austérité destinée à éviter la surchauffe d'une économie qui avait tendance à s'emballer, mettant en danger les équilibres macroéconomiques. Sur le front de la lutte contre la pauvreté, le Chili a déjà marqué des points. Entre 1987 et 1994, le nombre des personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté a diminué de 1,1 million, ce qui a ramené de 44 à 32,7 % la proportion de pauvres dans le pays. Le Chili est presque le seul État d'Amérique latine où la pauvreté ait reculé par rapport au début des années 80.
Vers la réconciliation nationale?
Dans une résolution qualifiée d'historique, la Cour suprême du Chili a confirmé le 30 mai les peines de prison prononcées en novembre 1993 à l'encontre de deux hauts responsables militaires: le général Manuel Contreras, ancien chef de la DINA (police secrète du régime militaire) et son adjoint de l'époque, le brigadier Pedro Espinoza, ont été déclarés coupables d'homicide volontaire à l'encontre de Orlando Letelier, ancien ministre des Affaires étrangères de Salvador Allende, assassiné a Washington le 21 septembre 1976. Les deux militaires devront purger respectivement des peines de sept et six ans d'emprisonnement. Le jugement a été accueilli dans le calme et la sérénité souhaité par le président de la République, Eduardo Frei. Celui-ci s'est d'ailleurs exprimé à la radio et à la télévision une heure après l'annonce du verdict, pour appeler au respect du jugement ceux qui auraient été tentés de le contester et pour mettre en garde ceux qui souhaitaient étendre la sentence à l'ensemble des forces armées; une allusion claire aux militants des droits de l'homme qui continuent d'exiger un procès contre le général Pinochet.
Les violentes manifestations qui ont secoué Santiago le 11 septembre, jour anniversaire du coup d'État militaire de 1973, ont rappelé que le Chili est encore loin de la réconciliation nationale qu'invoquent régulièrement les autorités politiques – le président en tête – et ecclésiastiques. Il est vrai que la position de l'armée, comme l'attestent les déclarations de nombreux cadres militaires, peut paraître pour le moins ambiguë. Après avoir affirmé que l'armée respecterait le verdict de la Cour suprême, le général Pinochet, qui est toujours commandant en chef de l'armée de terre, s'en est pris, le 11 septembre 1995, aux «marxistes qui sèment la violence, aujourd'hui comme hier». Le lâchage du général Contreras par ses pairs constitue aux yeux des généraux un geste de bonne volonté dont ils espèrent être bientôt récompensés.
En effet, les forces armées, relayées par les partis de droite, souhaitent l'approbation, le plus vite possible, d'une loi dite de «point final» qui refermerait les procès intentés à des militaires ou à des policiers criminels. Dans cette perspective, le sacrifice de Contreras présenterait l'avantage de dégager un échiquier jusqu'alors bloqué par l'interminable affaire Letelier. Le calcul a paru ne pas manquer de justesse dans la mesure où le gouvernement s'est félicité de l'«attitude positive» du général Pinochet. Mais à gauche, la proposition d'une nouvelle loi d'amnistie, qui compléterait celle décrétée en 1978 par le régime militaire, a entraîné une levée de boucliers. Les négociations entre l'armée et le pouvoir s'annoncent donc délicates. Un amiral en retraite a choisi, le 11 septembre – une journée toujours fériée, en dépit du rétablissement de la démocratie en 1990 –, de s'en expliquer dans les colonnes du principal quotidien de la capitale: «Le coup d'État de 1973 a été rendu nécessaire parce qu'Allende ne respectait pas la Constitution. Si maintenant on la modifie, tout est à nouveau possible.»

© Hachette Multimédia / Hachette Livre, 2002

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