Le
Chili peut-il, comme l'espère son président,
Eduardo Frei, maintenir durablement une croissance de 6 %.
C'est de l'issue d'une deuxième phase exportatrice
que l'on discute aujourd?hui à Santiago. Permettra-t-elle
de faire disparaître totalement la grande pauvreté,
comme le promet le gouvernement ? Les réponses à
ces interrogations dépendent, bien sûr, des
performances économiques futures, mais aussi du processus
douloureux de la réconciliation nationale.
Priorité au développement économique
La première année de présidence d'Eduardo
Frei (élu le 11 décembre 1993) avait
été marquée par de nombreux conflits
au sein de la coalition au pouvoir, la Concertation démocratique,
réunissant le parti démocrate-chrétien,
le parti radical, le parti socialiste et le Parti pour la
démocratie. La seconde année n'a guère
été différente, qui a vu les membres
de la coalition diverger sur les politiques à suivre,
comme ce fut le cas au sujet de la réforme du secteur
public. Le parti socialiste a paru le moins apte à
tirer son épingle du jeu, en dépit de la nomination
de José Miguel Insulza au ministère des Affaires
étrangères.
Sur
le fond, de nombreux compromis ont toutefois été
réalisés par les partis de la Concertation.
On a ainsi observé une atmosphère de moins
en moins hostile, tout au moins au sein du gouvernement,
face à de nouvelles privatisations, totales ou partielles.
Une tendance qui n'a pas épargné la compagnie
publique Coldeco, la plus grande entreprise de cuivre du
monde, dont le passage au secteur privé ne suscite
plus de débats. Que la prise de participation de
capitaux privés dans Coldeco n'ait pas fait éclater
la coalition illustre bien le poids du président
qui est également le chef du gouvernement
dans le choix des grandes orientations du Chili:
traditionnellement définies en fonction de critères
politiques, celles-ci ont laissé une large place
à l'économie. Et les partis de la Concertation
ont intégré les priorités dessinées
par Eduardo Frei: la lutte contre la pauvreté, l'effort
national pour l'éducation et la formation nécessaires
au développement, et l'amélioration des infrastructures,
dont les capacités ne sont pas à la hauteur
du modèle exportateur auquel le pays reste acquis.
Le
secteur privé s'est donc vu offrir de nouvelles possibilités,
avec la poursuite de la politique de concession en matière
de travaux publics dans le but d'attirer les capitaux nécessaires
pour mener à bien les objectifs fixés en matière
d'infrastructures. Des capitaux qui n'ont pas manqué
de se précipiter sur le secteur des télécommunications,
transformé de fond en comble avec l'entrée
en vigueur d'une nouvelle législation mettant un
terme au monopole sur le trafic longue distance.
La
prospérité économique a conforté
le président tout en assurant la cohésion
gouvernementale. Avec une inflation à un chiffre
(9 %) et un taux de croissance de l'ordre de 4 %,
le Chili a touché les dividendes des mesures d'austérité
prises en 1993. Une austérité destinée
à éviter la surchauffe d'une économie
qui avait tendance à s'emballer, mettant en danger
les équilibres macroéconomiques. Sur le front
de la lutte contre la pauvreté, le Chili a déjà
marqué des points. Entre 1987 et 1994,
le nombre des personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté
a diminué de 1,1 million, ce qui a ramené
de 44 à 32,7 % la proportion de pauvres dans
le pays. Le Chili est presque le seul État d'Amérique
latine où la pauvreté ait reculé par
rapport au début des années 80.
Vers la réconciliation nationale?
Dans une résolution qualifiée d'historique,
la Cour suprême du Chili a confirmé le 30 mai
les peines de prison prononcées en novembre 1993
à l'encontre de deux hauts responsables militaires:
le général Manuel Contreras, ancien chef de
la DINA (police secrète du régime militaire)
et son adjoint de l'époque, le brigadier Pedro Espinoza,
ont été déclarés coupables d'homicide
volontaire à l'encontre de Orlando Letelier, ancien
ministre des Affaires étrangères de Salvador
Allende, assassiné a Washington le 21 septembre 1976.
Les deux militaires devront purger respectivement des peines
de sept et six ans d'emprisonnement. Le jugement a été
accueilli dans le calme et la sérénité
souhaité par le président de la République,
Eduardo Frei. Celui-ci s'est d'ailleurs exprimé à
la radio et à la télévision une heure
après l'annonce du verdict, pour appeler au respect
du jugement ceux qui auraient été tentés
de le contester et pour mettre en garde ceux qui souhaitaient
étendre la sentence à l'ensemble des forces
armées; une allusion claire aux militants des droits
de l'homme qui continuent d'exiger un procès contre
le général Pinochet.
Les
violentes manifestations qui ont secoué Santiago
le 11 septembre, jour anniversaire du coup d'État
militaire de 1973, ont rappelé que le Chili
est encore loin de la réconciliation nationale qu'invoquent
régulièrement les autorités politiques
le président en tête et ecclésiastiques.
Il est vrai que la position de l'armée, comme l'attestent
les déclarations de nombreux cadres militaires, peut
paraître pour le moins ambiguë. Après
avoir affirmé que l'armée respecterait le
verdict de la Cour suprême, le général
Pinochet, qui est toujours commandant en chef de l'armée
de terre, s'en est pris, le 11 septembre 1995,
aux «marxistes qui sèment la violence, aujourd'hui
comme hier». Le lâchage du général
Contreras par ses pairs constitue aux yeux des généraux
un geste de bonne volonté dont ils espèrent
être bientôt récompensés.
En
effet, les forces armées, relayées par les
partis de droite, souhaitent l'approbation, le plus vite
possible, d'une loi dite de «point final» qui
refermerait les procès intentés à des
militaires ou à des policiers criminels. Dans cette
perspective, le sacrifice de Contreras présenterait
l'avantage de dégager un échiquier jusqu'alors
bloqué par l'interminable affaire Letelier. Le calcul
a paru ne pas manquer de justesse dans la mesure où
le gouvernement s'est félicité de l'«attitude
positive» du général Pinochet. Mais
à gauche, la proposition d'une nouvelle loi d'amnistie,
qui compléterait celle décrétée
en 1978 par le régime militaire, a entraîné
une levée de boucliers. Les négociations entre
l'armée et le pouvoir s'annoncent donc délicates.
Un amiral en retraite a choisi, le 11 septembre
une journée toujours fériée, en dépit
du rétablissement de la démocratie en 1990
, de s'en expliquer dans les colonnes du principal
quotidien de la capitale: «Le coup d'État de 1973 a
été rendu nécessaire parce qu'Allende
ne respectait pas la Constitution. Si maintenant on la modifie,
tout est à nouveau possible.»
©
Hachette Multimédia / Hachette Livre, 2002