En
raison même du cadre constitutionnel imposé
en son temps par le général Augusto Pinochet,
le Chili peine toujours à entreprendre des réformes
d'envergure et donc à tourner radicalement la page
des années noires de la dictature, notamment sur
le plan économique et social. Pris dans un consensus
politique les partis doivent se grouper en deux coalitions
pour être présents au Congrès ,
les divers gouvernements de la Concertation des partis pour
la démocratie se passent le relais d'une transition
qui n'en finit pas. De quoi lasser une population de plus
en plus indifférente aux enjeux électoraux
et que seule la perspective de voir l'ancien dictateur devenir
sénateur à vie a réussi à sortir
de sa torpeur en 1998.
En 1998,
le Chili a connu une croissance ininterrompue pour la quatorzième
année consécutive, s'attirant les louanges
des institutions économiques internationales
le FMI en tête pour la conduite de sa politique
macroéconomique. Mais ici, comme dans tous les pays
latino-américains, la crise financière asiatique
a fait sentir son onde de choc. Ainsi, la baisse des exportations
vers l'Asie le tiers des exportations totales du
Chili a surtout touché les produits forestiers
et le cuivre (quelque 50 % des ventes à l'extérieur).
Néanmoins, à la fin de l'année, les
principaux indicateurs économiques laissaient penser
que les effets négatifs de la crise asiatique sur
l'économie chilienne avaient été contrôlés.
Il reste que les difficultés liées à
la dépréciation en chaîne des monnaies
thaïlandaise, indonésienne et sud-coréenne
ont permis d'ajourner le débat sur le rôle
de l'État dans l'économie, et son corollaire,
la redistribution. De même, la question de l'augmentation
de la pression fiscale de 18 % à 25 %,
du PIB, destinée à améliorer la capacité
d'action de l'État, n'a pas été inscrite
à l'ordre du jour. Rappelons que cet ajournement
a autant à voir avec l'impossibilité de parvenir
à une telle réforme du fait des rapports de
forces au Sénat qu'avec des considérations
de stricte prudence économique.
La politique du consensus Il est vrai que le paysage politique,
entendu ici au sens de cadre constitutionnel, n'est pas
de nature à faciliter la mise en uvre de réformes.
Ainsi la Concertation des partis pour la démocratie
est majoritaire dans les urnes, mais pas en sièges
au Sénat. Née pour les élections de
décembre 1989, qui ont marqué la fin
de la dictature, la Concertation fait cohabiter au pouvoir,
non sans tensions, socialistes et démocrates-chrétiens,
jadis adversaires sous l'Unité populaire (1970-1973).
Les nombreuses tentatives de réformes institutionnelles
présentées depuis 1990 ont toutes échoué
face à l'opposition du Sénat. De même,
l'impossibilité de changer en profondeur la fiscalité
et l'acceptation du modèle économique hérité
du régime autoritaire ont contraint la Concertation
à concentrer son action sur la réduction graduelle
de l'extrême pauvreté; si chacun s'accorde
sur les effets réels de la politique gouvernementale
en la matière, on confesse aussi qu'ils sont bien
limités. D'ailleurs, le ministre des Finances avouait
que «la distribution relative du revenu ne s'est pas
améliorée et qu'elle se maintient au niveau
de 1990-1991».
Dans
ces conditions, il n'est personne pour s'étonner
du peu d'intérêt des Chiliens pour la chose
politique: la dernière consultation électorale
pour mémoire, les scrutins législatifs
et sénatoriaux du 11 décembre 1997
a montré les effets négatifs de la
politique du consensus (abstention record, discours politiquement
«tiède» de la plupart des candidats).
A contrario, seule Gladys Marin, secrétaire générale
du parti communiste, qui appelait à une nouvelle
mobilisation contre l'héritage institutionnel du
régime autoritaire, aura réussi à doubler
le score de son parti sur le plan national.
Pinochet, sénateur à vie ? Si les élections
législatives et sénatoriales n'ont guère
suscité de passion, il en a été tout
autrement de l'avenir politique du général
Pinochet, qui, le 10 mars 1998, quittait le poste
de commandant en chef de l'armée de terre, atteint
par la limite d'âge. Il avait été nommé
à cette fonction le 25 août 1973
par le président socialiste Salvador Allende, soit
trois semaines avant qu'à la tête d'une junte
militaire il ne renverse dans le sang le gouvernement de
l'Unité populaire. Redevenu simple civil, l'ancien
homme fort du Chili n'avait plus qu'à endosser l'habit
de sénateur à vie que la Constitution de 1980,
dont il fut le maître d'uvre, réserve
aux anciens présidents de la République. Mais
avait-il prévu que cette simple formalité
constitutionnelle déchaînerait pareille tempête
de protestations ?
Dans
la nuit du 11 au 12 mars, le centre de la capitale
chilienne, les proches banlieues et plusieurs grandes villes
de province ont été le théâtre
de violentes manifestations. Brandissant des pancartes rappelant
les violations des droits de l'homme sous la dictature et
criant «Assassin, assassin!» et «Pinochet
au poteau», les manifestants, sous les bannières
de divers partis de gauche, ont affronté la police,
qui a dû recourir aux canons à eau et aux gaz
lacrymogènes pour les disperser. Les affrontements
ont pris un cours si violent que de nombreux quartiers de
Santiago ont été privés d'électricité
à la suite d'actes de sabotage. À Valparaiso,
siège du Congrès chilien, d'importantes mesures
de sécurité ont été prises pour
contenir la foule hostile à l'entrée au Sénat
du général Pinochet. Une hostilité
dont témoignait un écriteau géant
installé de toute évidence avec la complicité
de certains parlementaires sur lequel on pouvait
lire «Les assassins ne sont pas admis».
Désormais,
le général Pinochet côtoie dans l'enceinte
du Congrès, outre la fille de l'ancien président
Salvador Allende, de nombreux sénateurs et députés
qu'il força à l'exil ou fit jeter en prison
après avoir dissous le Parlement en septembre 1973.
Considérée comme un affront par un groupe
de députés de la majorité décidés
à lui intenter un procès politique, la présence
à vie du général Pinochet au Sénat
pourrait avoir le mérite de relancer le débat
sur la nature et les institutions du régime chilien.
Et accélérer une transition qui, pour une
population largement désenchantée, n'en finit
pas.
©
Hachette Multimédia / Hachette Livre, 2002