Concilier
ouverture politique et ouverture économique, amortir
les tensions qui en découlent, tout en contrôlant
grâce à l'armée les rouages essentiels
du pouvoir, tels sont les défis auxquels le président
Fidel Castro est confronté. Ayant su habilement lâcher
du lest sur tous les fronts, le vieux révolutionnaire
a passé sans encombre l'examen de l'année 1995.
Rien
n'est plus comme avant à Cuba: pour la première
fois, un opposant en exil qui avait auparavant été
emprisonné pendant vingt-deux ans dans l'île
a pu revenir à La Havane en juin 1995 et y affirmer
publiquement sa volonté d'avoir pignon sur rue. L'exode
des balseros de l'été 1994 et la manifestation
d'août de la même année qui a rassemblé
entre 1.000 et 2.000 personnes dans les rues de la capitale
ont représenté un tournant dans la politique
cubaine.
L'heure
est donc à l'ouverture. Ainsi, un peu plus de deux
ans après la levée de l'interdiction de posséder
des dollars, le régime socialiste cubain a franchi
une deuxième étape de son ouverture économique:
en vertu d'une loi adoptée par les députés
le 5 septembre, la création de sociétés
à capitaux totalement étrangers y compris
ceux des émigrés cubains est dorénavant
possible. Jusqu'à présent, les capitaux étrangers
ne pouvaient être investis qu'à travers des
entreprises mixtes où les intérêts cubains
étaient majoritaires. Les autorités font état
de 212 «associations économiques internationales»,
principalement dans le tourisme, les mines, le pétrole
et les télécommunications.
Mais de toute évidence, l'économie réclamait
d'autres perfusions, à un moment où, pour
la première fois depuis 1989, le produit national
brut a cessé de s'effondrer: la croissance a été
de 0,7 % en 1994 (2 % pour le premier trimestre 1995
selon les chiffres officiels). Néanmoins, l'urgence
est bien réelle de trouver des fonds pour terminer
la centrale nucléaire de Cienfuegos et pour améliorer
la production de canne à sucre, dont la récolte
de 1995 a été la pire qu'ait connu
Cuba depuis la révolution. Celle de 1994 n'avait
rapporté que 600 millions de dollars, soit un septième
des revenus tirés du sucre en 1990. Les langues
se délient aussi à Cuba, comme en ont témoigné
les débats, au caractère franchement houleux,
autour de la possibilité offerte aux Cubains exilés
d'investir dans leur ancienne patrie. En sa qualité
de député, le président Fidel Castro
est intervenu à plusieurs reprises contre l'idée...
d'exclure quiconque. Autre protagoniste remarqué
de ce débat, le député Frank Fernandez
a réclamé le bénéfice de la
loi pour les Cubains de l'île. Là encore Fidel
Castro s'est montré conciliant, n'ayant pas exclu
d'autoriser un jour ses compatriotes qui disposeraient d'un
capital de se lancer dans les affaires.
Depuis
l'effondrement du bloc communiste et surtout la disparition
de l'URSS, Cuba s'est enfoncé dans la pauvreté
la plus extrême. Les mesures d'ajustement adoptées
pour faire face à cette nouvelle situation ont créé
d'importantes inégalités économiques
et suscité des tensions sociales dont le pouvoir
ne méconnaît pas le caractère potentiellement
explosif. Dans ces conditions, il est clair que seule la
normalisation des relations avec les États-Unis serait
à même de faciliter l'accès aux financements
extérieurs indispensables et d'atténuer le
coût social des réformes. Tout n'a donc pas
changé pour Cuba: l'embargo américain est
toujours de mise et la foi révolutionnaire du vieux
Líder máximo intacte. Chaque année
depuis la révolution Fidel Castro assure ses concitoyens
que leur pays a fait un pas supplémentaire vers le
socialisme triomphant. Le millésime 1995 n'aura
pas dérogé: «À la fin du processus
de réformes, on atteindra un socialisme plus perfectionné
et mieux adapté aux réalités humaines»,
a-t-il assuré. On conclura que la patience est certainement
une vertu que cultivent jalousement les Cubains, et que
ceux-ci n'auront pas démérité du paradis
socialiste.
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Hachette Multimédia / Hachette Livre, 2002