L'heure
du travail volontaire et des grandes mobilisations est passée.
Dans le Cuba du milieu des années 90, la chasse
au billet vert est devenue une véritable obsession.
Mais lorsque les relations avec les États-Unis se
tendent, il y a toujours un durcissement de la politique
intérieure. Une règle confirmée on 1996.
De
l'aveu même de Carlos Lage, architecte du plan de
réformes économiques, la nette reprise enregistrée
au premier semestre 1996 (9,6 %) n'était
pas encore sensible pour le consommateur. Après quatre
années consécutives de baisse vertigineuse,
et avec une contraction de 40 % du PIB, l'économie
cubaine avait commencé à se stabiliser en 1994.
La timide reprise enregistrée en 1995 s'est
accélérée, et le taux de croissance
devait être supérieur à 5 % en 1996.
Plusieurs facteurs expliquent ce bon résultat.
D'une
part, la reprise du tourisme, qui s'est confirmée,
comme en témoignait le bon remplissage des hôtels,
de l'autre, la sensible augmentation de la production de
nickel et de tabac ainsi que la production de 3,30 millions
de tonnes de sucre. Mais, en dépit des efforts d'assainissement
de l'économie, dont les effets ont été
positifs dans certains secteurs, le pilotage à vue
a tendance à tenir lieu de gestion. Il est vrai que
Cuba, qui a des difficultés pour emprunter sur le
marché international, ne peut compter que sur ses
exportations et sur les recettes du tourisme pour faire
face au financement de ses achats de pétrole et de
riz. La remontée du brut, intervenue à la
fin de l'automne dans la foulée de la crise irakienne,
a encore détérioré les termes de l'échange
cubain avec le monde extérieur. Dans ces conditions,
la chasse au dollar est devenue une priorité de tous
les instants. Mais sa possession a tendance à accompagner
les différences sociales, de plus en plus visibles
dans une société où l'égalitarisme
a longtemps été le premier credo. Désormais
la productivité des travailleurs uvrant dans
les secteurs exportateurs est récompensée
par des bons d'achat pour produits payables en devises.
La
crise américano-cubaine qui a suivi la destruction
par la chasse de La Havane de deux petits avions pilotés
par des Américains originaires de l'île, en
février 1996, et l'adoption, en mars, par le
Congrès des États-Unis de la loi Helms-Burton
qui renforce l'embargo américain contre Cuba ont
finalement provoqué un raidissement de la direction
cubaine. Ainsi, le comité central parti communiste
cubain a rapidement fait savoir que, «pour poursuivre
l'ouverture économique», il était nécessaire
de «renfoncer le combat politique et idéologique».
En
clair, les dirigeants cubains sont contraints de libéraliser
l'économie sans toutefois relâcher le contrôle
politique; une équation que La Havane entend résoudre
en s'inspirant des modèles chinois et vietnamien.
Mais, tant à la base que dans les instances de la
direction du parti et de l'armée, les points de vue
étaient si divergents que la date du prochain congrès
du parti, initialement prévu à la fin de l'année,
n'avait toujours pas été fixée. Il
est vrai que l'expérience soviétique de la
glasnost et de la perestroïka continue de faire figure
d'épouvantail. Tout le problème reste en effet
de savoir jusqu'où peut aller la réforme économique
sans perdre le contrôle politique. Une question à
laquelle Fidel Castro a répondu à sa manière,
en avertissant que les restrictions n'avaient pas pris fin,
accusant les États-Unis d'être à l'origine
de ces nouvelles difficultés de nature à contrarier
«[la] stratégie révolutionnaire pour
préserver [l']indépendance» de Cuba.
Exhortant les Cubains à «supporter les pénuries
avec la dignité de ceux qui ne se rendent pas, de
ceux qui ne mettent jamais le genou à terre»,
le numéro un cubain a indiqué qu'il n'entendait
pas perdre le contrôle politique, et donné
raison à ceux qui estiment que le maintien de l'embargo
américain a plus de chance de sceller la statue du
Lider Maximo que de la déboulonner.
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