On
retiendra de l'année 1995 le conflit frontalier
avec le Pérou au sujet d'une zone de 380 km2 que
se disputent les deux États, Quito ayant déclaré
nul et non avenu le protocole de Rio, signé à
la suite de la guerre de 1942.
Les
armées de l'Équateur et du Pérou
auraient certainement eu moins de prétextes à
en découdre à intervalles réguliers
depuis un demi-siècle si l'on avait su, en 1942,
que le fleuve Cenepa coulait dans la cordillère du
Condor. Après une semaine d'affrontements au cours
du mois de janvier et un bilan d'une trentaine de morts
pour une zone frontalière contestée, la diplomatie
a réussi à mettre un terme à un conflit
semblant venir d'un autre âge, tandis que Lima
et Quito se renvoyaient
la responsabilité dans le déclenchement de
ce «misérable conflit», comme le qualifiait
le Monde diplomatique. Dans cette affaire, l'Équateur
aura su jouer habilement de l'arme diplomatique: en février,
le président Duran Ballen s'est rendu en Argentine,
au Chili et au Brésil pour plaider la cause de l'Équateur.
À
l'évidence, la position équatorienne dans
ce conflit tient principalement à une question d'honneur
national. Au-delà de la question d'un débouché
sur l'Amazonie ou de bien improbables richesses naturelles
on a parlé d'or , il s'est agi de préserver
l'image des forces armées dans un contexte politique
où le ministre de la Défense s'employait à
réactiver le sentiment national. Quant au Pérou,
il est difficile de ne pas replacer l'affaire dans le contexte
préélectoral de la présidentielle.
Pendant
environ deux mois, le président équatorien
aura réussi à reléguer au second plan
les problèmes économiques et sociaux soulevés
par la politique de rigueur et qui s'étaient traduits
en 1994 par de nombreuses manifestations de mécontentement
populaires. Rideau de fumée, puisque celles-ci n'ont
pas tardé à reprendre. Paradoxalement, alors
que le chef de l'État a réussi à faire
l'unanimité contre lui dans le pays, le directeur
de la Banque mondiale pour l'Amérique latine et les
Caraïbes lui décernait un brevet de conformité
qui a beaucoup surpris. Selon les autorités de Quito,
la croissance serait, après 1994, une nouvelle
fois au rendez-vous (3,5 %), alors que d'autres sources
font état d'un chiffre moins glorieux (1,7 %).
Même incertitude en ce qui concerne la lutte contre
l'inflation, la priorité affichée par le gouvernement,
qui affirme avoir ramené de 60 à 25 %
la hausse annuelle des prix.
Quoi
qu'il en soit, l'optimisme et la détermination du
chef de l'État ont valu à l'Équateur
un prêt de 184 millions de dollars du Fonds monétaire
international (FMI). Le plan de rigueur s'est traduit par
de nombreux licenciements dans le secteur public, des hausses
substantielles de prix des services, la levée du
contrôle des prix des denrées de base et l'embryon
d'un programme de privatisations: quelque 160 entreprises
ont été proposées sur le marché,
ce qui devrait entraîner, d'ici à la fin 1996,
la suppression de plus de 120.000 postes de travail du secteur
public.
En
dépit des nombreuses manifestations suscitées
par ce programme de privatisations et une politique salariale
jugée pour le moins austère par les principaux
intéressés (le salaire minimum mensuel est
passé de 33 à 35 dollars), le président
Ballen semblait déterminé à maintenir
le cap, quitte à ignorer son impopularité
croissante. Lors des élections partielles de mai 1994,
les candidats soutenant le chef de l'État avaient
subi une cuisante défaite: seuls 9 d'entre eux ont
à cette occasion retrouvé leur siège
au Parlement, contre 37 auparavant.
Dans
ce pays où, selon l'Unicef, 55 % de la population
vivrait au-dessous du seuil de pauvreté, les potions
recommandées par les institutions de Bretton Woods
ne peuvent qu'avoir un goût amer.
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Hachette Multimédia / Hachette Livre, 2002