La
violence, endémique au Mexique, a fait en 1994
un retour spectaculaire à la une de tous les
médias avec l'insurrection sanglante au Chiapas
et l'assassinat du candidat du PRI à la présidence.
Toujours à la tête du pays à l'issue
des élections générales, le PRI
semble néanmoins affaibli par soixante-cinq ans
de pouvoir sans partage. Membre de l'OCDE depuis mai 1994,
partenaire du Canada et des États-Unis dans le
cadre de l'ALENA, le Mexique ne devrait plus avoir les
moyens de simuler la démocratie. C'est sans doute
la seule bonne nouvelle de l'année.
Explosion
sociale La ratification de l'ALENA (l'Accord de libre-échange
nord-américain) et la désignation de Luis
Donaldo Colosio comme candidat du Parti révolutionnaire
institutionnel (PRI) étaient considérées
en 1993 comme les deux événements
majeurs à Mexico. C'est donc à l'ombre
portée de leur incidence que politologues, économistes,
mais aussi diplomates étrangers, entendaient
apprécier le millésime 1994.
Si
l'ALENA est bien entré en vigueur le 1er janvier,
c'est surtout l'explosion sociale au Chiapas qui a retenu
l'attention. Dans cette province déshéritée
du sud du Mexique, des guérilleros appartenant
à une mystérieuse Armée zapatiste
de libération nationale (AZLN) s'emparaient de
plusieurs villes avant d'être contraints, sous
la pression des forces armées gouvernementales,
de battre en retraite dans la jungle. Dès lors
la violence allait commander aux événements.
Le 10 janvier, des membres de l'AZLN commettaient
plusieurs attentats à Mexico, tandis que le président
Salinas tentait immédiatement de désamorcer
la crise en promettant de soumettre au Congrès
un projet d'amnistie pour les protagonistes de l'insurrection.
En dépit des concessions gouvernementales, notamment
en matière sociale, les rebelles zapatistes,
furieux de ne pas avoir obtenu le retrait de l'ALENA,
relançaient l'agitation au Chiapas. Mais le 23 mars,
l'assassinat, en pleine réunion électorale,
du candidat du PRI occultait à son tour le cours
tragique des événements au Chiapas. La
violence, jamais totalement absente de la vie politique
mexicaine, prenait ici un visage nouveau dès
lors qu'il fut avancé que Luis Donaldo Colosio
avait peut-être fait les frais d'une lutte interne
au PRI. On savait le vieux parti profondément
divisé entre dinosaures et technocrates, tant
il vrai que tous consacraient une bonne partie de leur
énergie à tenter de se neutraliser mutuellement.
Toutefois, que la lutte fut à ce point radicale
qu'elle dut se régler dans un bain de sang aura
constitué un précédent inédit.
Seul point positif, le PRI a dû s'engager à
faire en sorte que les élections générales
d'août se déroulent sans le cortège
de fraudes et de pressions qui ont régulièrement
entaché les scrutins de ces dernières
années.
Un
système ébranlé C'est donc dans
un contexte extrêmement tendu que les Mexicains
se sont déplacés massivement (70 %)
pour élire le nouveau président de la
République et renouveler la représentation
parlementaire. La lassitude à l'égard
de la violence et l'aspiration à des changements
pacifiques ont constitué le premier enseignement
de ce scrutin. Ce n'est pas un hasard si l'Armée
zapatiste de libération nationale a renoncé,
juste avant la consultation, à ses menaces de
«guerre civile», préférant
laisser parler les urnes. Second enseignement, ces élections
passeront sans doute pour les moins truquées
de l'histoire du pays, en dépit de certaines
irrégularités qui n'ont toutefois pas
influencé significativement les résultats.
Troisième enseignement, le PRI a, de toute évidence,
perdu son pouvoir. Pour la première fois de son
histoire, son candidat, Ernesto Zedillo, devra se contenter
d'une majorité relative (48 %). Un électeur
sur deux a voté pour l'opposition et, d'une certaine
façon, pour la fin d'un présidentialisme
à outrance, d'un système dirigiste souvent
assimilé à une dictature camouflée.
C'est l'opposition de droite (30 % des votants)
qui a bénéficié du rejet d'un système
qui s'est autorisé d'innombrables abus en soixante-cinq
ans de pouvoir.
Le
Parti d'action nationale double en effet son score par
rapport à 1988. De son côté,
l'opposition de gauche, créditée de seulement
16 % des voix, a démontré qu'elle
avait perdu sa capacité à mobiliser les
foules: en 1988, sa dénonciation de la fraude
avait remué avec une plus grande efficacité
le pays profond.
Même
si le chef du PAN, Diego Fernandez de Cevallos, force
un peu le trait en estimant que le clientélisme
politique instauré par le PRI est «virtuellement
mort», il n'en demeure pas moins que le nouveau
président devra tenir sa promesse de dissoudre
les liens organiques entre l'État et son parti.
Or si le PRI n'a effectivement plus accès aux
énormes ressources publiques pour mener ses campagnes,
il est sans doute voué à perdre, à
terme, son statut de parti hégémonique,
voire de parti dominant.
Des
résultats économiques en demi-teinte En
dépit de quelques bons résultats et d'une
modeste amélioration, la situation est apparue
en deçà des espérances du gouvernement.
Il suffit de considérer les indicateurs officiels
pour s'en convaincre. La croissance n'a guère
dépassé les 1 %, ce qui reste loin
du taux de 3 % initialement prévu. L'inflation
a été maintenue dans des limites raisonnables,
s'inscrivant à environ 9,5 % l'an, soit
un peu au-dessus des prévisions. Le déclin
des taux d'intérêt parait avoir écarté
l'hypothèse d'une dévaluation, même
si le peso continue de se déprécier régulièrement
par rapport au dollar. La dette interne, en légère
progression, se situe à 38 milliards de
dollars, alors que la dette extérieure, que le
gouvernement avait réussi à renégocier
en bonne partie, est remontée à 121 milliards
de dollars. La reprise, annoncée par les autorités
pour la fin de 1993, se faisait toujours attendre
en 1994.
Reste
que, ALENA ou non, le Mexique se trouve toujours confronté
à ce même défi que le PRI s'est
montré incapable de relever après plus
d'un demi-siècle de pouvoir ininterrompu. Selon
une étude de la CEPAL, la Commissions économique
des Nations unies pour l'Amérique latine, 44 %
de la population mexicaine vivent encore en dessous
du seuil de pauvreté. Et quand bien même
le gouvernement fait valoir que le nombre de Mexicains
vivant dans l'«extrême pauvreté»
est passé de 14,9 millions à 13,6 millions
de personnes (16,3 % de la population totale),
force est de constater que pour une bonne partie de
cette population le miracle tant de fois annoncé
s'apparente à un bien triste mirage.
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