Depuis
février 1989 et la chute du général
Alfredo Stroessner, on pensait que le Paraguay en avait
fini avec le cauchemar des coups d'État militaires.
La tentative de rébellion, en avril 1996, du
général Lino Oviedo est venue rappeler que
ce petit pays n'avait pas encore accompli le saut dans l'ère
post-Stroessner.
Au
début du mois d'avril, le général Lino
Oviedo, qui occupait le poste de commandant en chef de l'armée
de terre, s'était vu signifier sa mise à la
retraite anticipée par un décret du président
Juan Carlos Wasmosy. Refusant d'obéir, et fort du
soutien d'un grand nombre d'officiers, le général
Oviedo décidait de se retrancher dans la nuit du
22 au 23 avril dans sa garnison: de là,
il menaçait de lancer ses blindés contre le
pouvoir. Il aura alors fallu l'intervention des États-Unis
prêts à supprimer leur aide militaire
pour ramener dans le camp de la légalité
constitutionnelle 32 généraux de l'armée
de terre, proches du candidat putschiste. Quant au président
Wasmosy, réfugié dans l'enceinte de l'ambassade
américaine, il a été contraint de négocier
une sortie de la crise avec le général rebelle,
allant jusqu'à lui offrir le poste de ministre de
la Défense, avant de maintenir l'ordre de mise à
la retraite, sur les conseils de Washington.
Au-delà
des ambitions personnelles du général Oviedo,
ce coup de force témoigne d'une situation particulièrement
complexe, celle d'un pays qui n'a pas totalement tourné
la page de l'après Stroessner dictateur de 1954
à 1989. Bien qu'il soit convaincu de la nécessaire
transformation des structures économiques et politiques,
le président Wasmosy est toujours contraint de gouverner
en tenant compte des forces armées, peu enclines
à céder une parcelle de leurs très
vastes prérogatives.
S'ils
n'occupent plus le devant de la scène, les militaires
continuent de jouer un rôle influant dans l'économie
du Paraguay, au point que l'on peut parler d'organisation
mafieuse. Une mafia qui gère discrètement,
mais avec efficacité, l'industrie de la contrefaçon,
le trafic des stupéfiants et le blanchiment des narco-dollars.
L'élection d'un civil à la tête de l'État
n'a pas mis fin à ces activités. Ainsi, un
rapport publié en mars 1996 par le département
d'État américain révélait que
«plusieurs hauts fonctionnaires du gouvernement et
officiers des forces armées intervenaient ou facilitaient
le commerce des stupéfiants et le blanchiment de
l'argent de la drogue». Mais la difficulté
pour les militaires tient au fait que cette économie
illégale est de plus en plus incompatible avec l'intégration
dans le Mercosur, le marché commun qui réunit
l'Argentine, le Brésil, l'Uruguay et le Paraguay.
Sous la pression étrangère, le président
Wasmosy est acculé à mettre un terme aux pratiques
mafieuses les plus visibles. L'affaire n'est toutefois pas
dénuée de dangers. En agissant trop brutalement,
le chef de l'Etat prendrait le risque de mécontenter
nombre d'officiers et mettrait en péril la stabilité
politique. D'ailleurs, les partisans du général
Oviedo n'affichaient-ils pas sur leurs pancartes: «No
al Mercosur» (non au Mercosur) ?
La crise est aussi une affaire interne au parti Colorado.
Cette formation hégémonique, à laquelle
sont affiliés 400.000 fonctionnaires de l'État,
avait permis au général Alfredo Stroessner
d'exercer un pouvoir absolu pendant plus de trois décennies.
Aussi n'est-ce point un hasard si la tentative de putsch
s'est déroulée six jours avant l'élection
à la présidence du parti, une position stratégique
dans la perspective de l'élection présidentielle
de 1998. En effet, le général Oviedo,
qui ne fait pas mystère de ses ambitions politiques,
souhaitait en repousser la date dans la mesure où
son candidat ne pointait qu'en troisième position.
Enfin, il est clair que le président Wasmosy, en
signant l'ordre de mise à la retraité du général
Oviedo, entendait se débarrasser d'un militaire auquel
il doit une partie de son succès à l'élection
présidentielle de 1993.
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Hachette Multimédia / Hachette Livre, 2002