Augusto
Sandino mena une résistance disproportionnée
qui contraignit l'occupant étasunien au départ
en 1933. Il fut traîtreusement abattu par Somoza,
l'homme lige de Washington.
Il n'est
pas rare que le profane se demande si Sandino fut vraiment
un personnage historique, tant la renommée du Nicaraguayen
a acquis la dimension d'un mythe: celle d'un patriote intègre
et inspiré d'une Amérique centrale qui, plus
que toute autre région du monde, a subi l'impérialisme
de Washington. Augusto Nicolás Calderón César
Sandino a pourtant bel et bien existé, au point que
la gauche internationaliste trouva en lui un héros
de l'entre-deux-guerres. Sa vie ne commence pas sous les
meilleurs auspices. Né à Niquinohomo le 18
mai 1895, Augusto est le fils illégitime - sa blessure
intime - d'un moyen propriétaire terrien et d'une
de ses employées ouvrière agricole. Durant
son enfance, ce métisse mène une vie misérable
et développe un profond sentiment d'injustice. Sa
mère, qu'il adore et suit dans les plantations de
café, rencontre moult difficultés, au point
d'être un jour emprisonnée pour cause de dette.
Mais
à l'âge de 11 ans, Augusto est recueilli par
son père, qui l'envoie à l'école et
l'initie au monde des affaires. Vivant à l'ombre
du fils légitime Socrate (qui le suivit dans son
combat jusque dans la mort), sa belle-mère le traite
moins bien qu'un domestique. Augusto obtient néanmoins
des succès prometteurs pour le compte de l'entreprise
paternelle. Le drame le rattrape en 1920: à la suite
d'un conflit jamais élucidé, il blesse gravement
un homme qui l'a insulté et s'enfuit.
Menant
une vie itinérante pénible, il met à
profit au Honduras
et au Guatemala
une expérience de mécanicien acquise préalablement
au Costa
Rica. Il travaille dans des propriétés
nord-américaines, discerne la puissance de la United
Fruit Company, une entreprise tentaculaire qui a le monopole
de la banane en Amérique centrale ("républiques
bananières"...), et saisit le poids de la diplomatie
du dollar et du big stick (gros bâton) dans la mer
des Caraïbes - véritable "Méditerranée
américaine" que Washington, soucieuse de ses
intérêts, contrôle au gré de nombreuses
démonstrations navales et d'expéditions militaires
depuis la fin du XIXe siècle.
Au Mexique,
il travaille pour des compagnies pétrolières
US à Tampico et baigne dans l'atmosphère postrévolutionnaire
du pays phare de la modernité des Amériques
latines. Frotté d'idées nouvelles et profuses,
cet homme menu, réservé et méditatif
repense alors à son pays, dirigé alternativement
par l'oligarchie libérale ou conservatrice et occupé
militairement depuis 1912 par la Maison-Blanche, qui y soutient
son homme fort. Il achève son errance initiatique
en devenant franc-maçon, adepte d'un spiritualisme
humaniste et ésotérique. Désormais
éveillé à la politique, Sandino retourne
au Nicaragua
lorsqu'une guerre civile éclate en 1926.
Il intègre
les troupes du général libéral Moncada,
qui s'oppose au conservateur Adolfo Diaz, président
à la suite d'un coup d'Etat et appuyé par
Washington. Sandino se fait remarquer pour ses qualités
de meneur d'hommes et compte bientôt 800 partisans.
Mais en mai 1927, Moncada dépose les armes, amadoué
par la diplomatie US en échange du fauteuil présidentiel.
Seul, Sandino refuse un tel pacte: "Je ne me vends
ni ne me rends", proclame-t-il.
Suivi
de ses partisans, le charismatique "bandit" coiffé
de son célèbre chapeau texan se réfugie
dans les montagnes des Ségovies, à la frontière
du Honduras. Les premiers combats sont meurtriers, sans
grands résultats. Mais en moins de deux ans, Sandino
use avec maestria de toutes les techniques de la guérilla:
embuscades surprises minutieusement préparées,
raids urbains efficaces, connaissance du terrain. Le corps
expéditionnaire de plus de 5000 marines US, aidé
par la Garde nationale nicaraguayenne, affronte jusqu'à
dix contre un un adversaire coriace, discipliné et
insaisissable. Avec le slogan "Patria y Libertad"
et le drapeau rouge et noir comme emblème, la légende
de Sandino naît. Mais son combat a des limites. Il
lui faut des appuis politiques et financiers.
Au Mexique,
où il reste une année, le président
Portes Gil le reçoit. En vain. Hormis des dons épars
et des sympathisants étrangers rejoignant ses rangs,
la gauche américaine et européenne, voire
chinoise, le loue. Sa renommée est mondiale: la Ligue
anti-impérialiste étasunienne le soutient
contre son propre gouvernement; la poétesse chilienne
Gabriela
Mistral admire "la folle petite armée"
de travailleurs et de paysans du maquisard; l'écrivain
ancien combattant Henri Barbusse le baptise "général
des hommes libres" tandis que la mouvance communiste
tente de l'embrigader - ce que Sandino refuse (en témoigne
sa rupture avec son secrétaire salvadorien, le fameux
Augusto Farabundo Marti).
En effet, Sandino est un intuitif méfiant envers
les systèmes idéologiques et la politique
politicienne. Doté d'une foi inébranlable
dans la validité de son combat, cet homme d'action
est avant tout un patriote épris de mysticisme, qui
parle avec sensibilité de l'être indo-hispanique,
de Dieu, de liberté, de fraternité et de défense
nationale au nom des opprimés. Partisan d'idées-forces
consensuelles, cet esprit farouche aspire à la légalité
constitutionnelle et à une démocratie paisible.
En anti-intellectuel, il veut des solutions concrètes
pour son peuple, non une révolution abstraite - et
cette lutte passe d'abord par le recouvrement de la souveraineté
du Nicaragua dans une Amérique centrale solidaire
et débarrassée de l'ingérence étrangère.
De retour
au Nicaragua en 1930, où la guérilla couve,
la lutte reprend. Elle occupe bientôt la moitié
du territoire. Sandino semble invincible, et le commandement
US désespère. La guerre durcit, traîne.
A l'heure de la Grande Dépression, l'opinion étasunienne
s'interroge sur l'engagement meurtrier de ses soldats sous
les tropiques. En 1932, l'élection du démocrate
Franklin Delano Roosevelt à la Maison-Blanche change
la donne. Avec la Good Neighbour Policy (politique de bon
voisinage) vis-à-vis de l'Amérique latine
(malgré des ambiguïtés), l'évacuation
des marines s'achève début 1933. Sans avoir
complètement gagné sur le terrain, Sandino
remporte son combat disproportionné de six ans contre
une armée puissante et moderne.
La paix revient en effet avec le départ des marines,
car le guérillero n'a jamais fait mystère
du sens de son combat. Une fois que le Nicaragua est libre
de yankees et renoue avec des élections présidentielles
régulières, qui voient accéder le libéral
Sacasa en février, Sandino cesse les hostilités.
Dès lors, il se désintéresse de la
vie publique et vit dans le souvenir de sa jeune femme Blanca,
qui vient de mourir en couche. A Wiwili, au milieu d'Indiens
et d'anciens guérilleros, il organise une coopérative
sur le Río Coco, rêvant d'améliorer
pratiquement le bien-être quotidien de ses compatriotes.
Son projet, lancé dans des conditions très
difficiles, connaît un début de réussite
au bout d'une année de travail harassant.
Mais
les 5000 hommes de la GN, que Washington a eu le soin de
laisser en place, commettent des exactions. Des anciens
guérilleros sont assassinés ou disparaissent.
Le "gamin de Niquinohomo" se plaint à Managua
du non-respect de la paix des braves entre anciens combattants.
A l'occasion du premier anniversaire de la signature des
accords de paix, le président Sacasa lui propose
de rencontrer le chef de la GN, le général
Antonio Somoza García. Leur entrevue est cordiale
et prometteuse - mais seulement en apparence.
Le 20
février 1934, Sacasa nomme un délégué
présidentiel dans les départements du Nord
afin de les retirer de l'emprise de Somoza. Le 21, ce dernier,
furieux, est reçu par Arthur Bliss Lane, le nouvel
ambassadeur US. Le même soir, Sandino et deux de ses
généraux quittent la table présidentielle.
A 21 h 30, ils sont arrêtés par la GN. Somoza
et quatorze de ses officiers ont scellé ce complot
dans le sang: Sandino et ses généraux sont
emmenés en camion sur un terrain d'aviation, où
ils sont froidement abattus; leurs corps ne seront jamais
retrouvés. Le lendemain, l'assaut contre la communauté
de Wiwili est lancé: 300 morts. Le règne de
Somoza commence. Sa dynastie sanguinaire durera jusqu'en
1979, avec l'appui constant de Washington, malgré
Roosevelt qui, en découvrant le dossier nicaraguayen,
dit de "Tacho": "N'est-ce pas l'homme qui
est supposé être un fils de p...?" Question
à laquelle son secrétaire d'Etat Cordell Hull
répondit: "Oui, il l'est en effet, mais c'est
le nôtre." I
Source:
lecourrier.ch