
Cristina Kirchner : La reine du péronisme
Avocate, sénatrice, première dame, présidente, vice-présidente, condamnée : Cristina Fernández de Kirchner a traversé toutes les strates du pouvoir argentin. Femme de conviction autant que femme de pouvoir, elle incarne depuis vingt ans les espoirs et les contradictions du kirchnérisme, ce péronisme de gauche qu’elle a contribué à forger avec son mari Néstor, et qu’elle continue de porter seule depuis sa mort.
Une enfance entre deux péronismes
Cristina Fernández naît le 19 février 1953 à La Plata, capitale de la province de Buenos Aires. Sa famille reflète déjà les tensions de l’Argentine de l’époque : son père, Eduardo Fernández, est chauffeur de bus et anti-péroniste convaincu ; sa mère, Ofelia Esther Wilhelm, milite dans les syndicats péronistes. Dans ce foyer divisé, la future présidente grandit entre la discipline ouvrière et le feu de la politique.
À l’université nationale de La Plata, elle entame des études de droit après une brève incursion en psychologie. C’est dans les couloirs de cette faculté qu’elle croise, en 1973, un étudiant de Santa Cruz au caractère déterminé : Néstor Kirchner. Ils partagent les mêmes convictions péronistes de gauche, les mêmes lectures, la même ambition. Ils se marient en 1975.
L’année suivante, le coup d’État militaire du général Videla plonge l’Argentine dans la terreur. Cristina et Néstor, 23 ans, quittent La Plata pour s’installer à Río Gallegos, en Patagonie, ville natale de Néstor et bastion suffisamment éloigné de Buenos Aires pour exercer la politique sans périr sous les balles de la dictature.
L’apprentissage du pouvoir
La démocratie revenue en 1983, le couple Kirchner s’impose méthodiquement en Patagonie. Néstor devient maire de Río Gallegos, puis gouverneur de Santa Cruz. Cristina, avocate, entre en politique par ses propres mérites : élue députée provinciale en 1989, à 36 ans, elle est réélue en 1993 et en 1995. En 1994, elle siège à la Convention constituante qui réforme la Constitution argentine. L’année suivante, elle franchit un échelon décisif : sénatrice nationale pour la province de Santa Cruz, à 42 ans.
Elle se fait remarquer par sa combativité verbale, sa maîtrise des dossiers juridiques et une capacité rare à tenir le Sénat en haleine. La presse la surnomme parfois « la Doctora », le titre qu’elle tient à son diplôme de droit. Lorsque Néstor Kirchner est élu président en 2003, elle abandonne momentanément son mandat de sénatrice pour l’accompagner à la Casa Rosada, mais ne disparaît jamais de la scène politique : première dame hyperactive, elle est perçue comme la conseillère numéro un de son mari.
Présidente : le premier mandat (2007–2011)
Le 28 octobre 2007, Cristina Fernández de Kirchner est élue présidente de la République au premier tour, avec 44,92 % des voix. Elle devient la première femme à accéder à la présidence argentine par le suffrage universel, ses prédécesseures, María Estela Martínez de Perón (Isabelita), avait succédé à son mari sans élection en 1974. Elle a 54 ans.
Son mandat débute sous les projecteurs mondiaux, mais aussi sous la pression intérieure. Dès 2008, un conflit violent l’oppose aux grandes associations d’agriculteurs, qui refusent sa tentative d’augmenter les taxes sur les exportations de soja et de céréales. Le mouvement de protestation paralyse le pays pendant des semaines ; le Sénat, présidé par Néstor Kirchner, rejette le projet de loi à une voix près. Cristina recule.
Elle marque néanmoins son mandat par deux réformes majeures. En 2009, elle réforme le système électoral en rendant obligatoires les élections primaires ouvertes. En 2010, elle fait voter le « matrimonio igualitario » : l’Argentine devient le premier pays d’Amérique latine à légaliser le mariage entre personnes de même sexe.
Le 27 octobre 2010, à la veille de l’anniversaire de leur rencontre politique, Néstor Kirchner meurt d’un arrêt cardiaque à 60 ans. Cristina, anéantie, doit gouverner seule. Paradoxalement, la vague de compassion qui suit la disparition de son mari renforce sa popularité. Elle entre dans la campagne de 2011 en veuve politique.
Le second mandat : l’apogée et la chute (2011–2015)
Le 23 octobre 2011, Cristina est réélue avec 54,11 % des voix, le meilleur résultat obtenu par un candidat présidentiel depuis le retour de la démocratie en 1983. Elle a 58 ans et gouverne désormais sans tutelle.
Son second mandat est dominé par plusieurs décisions fracassantes. En 2012, elle fait voter au Congrès la renationalisation de YPF, le géant pétrolier privatisé sous Carlos Menem en 1993 et contrôlé depuis par l’espagnol Repsol. Elle accuse cette compagnie d’avoir organisé le déclin délibéré de la production nationale pour engranger des profits sans investir. L’opération heurte les marchés financiers et provoque une crise diplomatique avec l’Espagne, mais Cristina ne recule pas.
Ces années sont également celles d’une politique sociale ambitieuse : extension des allocations familiales, revalorisation des retraites, programmes de logements populaires. Mais l’économie se grippe : l’inflation s’emballe, les réserves de change s’épuisent, le gouvernement instaure un contrôle des changes draconien. En 2014, l’Argentine est contrainte de déclarer un nouveau défaut partiel sur sa dette, sous la pression de fonds vautours américains.
Cristina quitte le pouvoir en décembre 2015, après deux mandats consécutifs, la Constitution lui interdit d’en effectuer un troisième d’affilée.
Le retour par la case vice-présidence
Après sa présidence, elle est élue sénatrice pour Buenos Aires en 2017, sous l’alliance Unidad Ciudadana. En mai 2019, coup de théâtre : elle annonce qu’elle sera candidate à la vice-présidence, laissant le haut de la liste à Alberto Fernández, son ancien chef de cabinet. Le ticket Fernández-Fernández remporte l’élection présidentielle d’octobre 2019 dès le premier tour, avec 48,2 % des voix. Cristina, 66 ans, revient à la Casa Rosada, mais cette fois en numéro deux.
Tentative d’assassinat et condamnation
Le 1er septembre 2022, devant son domicile du quartier de Recoleta à Buenos Aires, un homme lui pointe un pistolet chargé à bout portant. L’arme s’enraye et ne tire pas. Cristina Kirchner en réchappe de justesse. L’agresseur, Fernando Andrés Sabag Montiel, est arrêté sur place. L’attaque provoque un séisme politique dans tout le pays.
Trois mois plus tard, le 6 décembre 2022, un tribunal la condamne à six ans d’emprisonnement et à une interdiction à vie d’exercer des fonctions publiques pour « administration frauduleuse » dans le cadre de marchés publics truqués en Santa Cruz entre 2007 et 2015. Cristina nie toute culpabilité et dénonce un « lawfare », une guerre judiciaire orchestrée par ses adversaires politiques.
Le 10 juin 2025, la Cour suprême confirme à l’unanimité cette condamnation. Depuis lors, Cristina Kirchner est assignée à résidence dans son appartement de Buenos Aires, surveillée par un bracelet électronique.
Grandes dates de la vie de Cristina Kirchner
19 février 1953 : Naissance à La Plata, province de Buenos Aires.
1973 : Rencontre Néstor Kirchner à l’université nationale de La Plata (20 ans).
1975 : Mariage avec Néstor Kirchner (22 ans).
1989 : Élue députée provinciale de Santa Cruz (36 ans).
1995 : Élue sénatrice nationale pour Santa Cruz (42 ans).
28 octobre 2007 : Élue présidente de la République au premier tour avec 44,92 % des voix (54 ans).
23 octobre 2011 : Réélue présidente avec 54,11 % des voix (58 ans).
10 décembre 2015 : Fin de ses deux mandats présidentiels (62 ans).
1er septembre 2022 : Survit à une tentative d’assassinat devant son domicile (69 ans).
6 décembre 2022 : Condamnée à 6 ans de prison pour corruption (69 ans).
10 juin 2025 : Condamnation confirmée par la Cour suprême ; assignée à résidence (72 ans).

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