JORGE RAFAEL VIDELA

Jorge Rafael Videla : L’architecte de la terreur

Son nom reste, en Argentine, synonyme d’horreur absolue. Jorge Rafael Videla a dirigé l’une des dictatures les plus sanglantes d’Amérique latine, orchestrant la disparition forcée de milliers de personnes au nom de la « réorganisation nationale ». Militaire pieux et méthodique, il a transformé l’État argentin en machine à torturer et à tuer, avant d’être jugé, condamné, puis condamné à nouveau.


Un fils de colonel, une vie de caserne

Jorge Rafael Videla naît le 2 août 1925 à Mercedes, ville de province à une centaine de kilomètres de Buenos Aires. Son père, le colonel Rafael Videla, est un officier de carrière ; sa mère, María Redonda de Videla, appartient à une famille de la bonne société locale. Le jeune Jorge est élevé dans la religion catholique et dans le culte de la discipline militaire.

À 16 ans, il entre au Collège militaire national, le 3 mars 1942. Il en sort le 21 décembre 1944 avec le grade de sous-lieutenant, à 19 ans. Sa progression est régulière, jamais brillante, toujours sérieuse. Entre 1952 et 1954, il fréquente l’École supérieure de guerre et obtient le brevet d’officier d’état-major. Il séjourne à deux reprises aux États-Unis : d’abord comme attaché à l’ambassade argentine à Washington entre 1956 et 1958, puis pour un stage à Fort Myer, en Virginie, et une mission au sein du Conseil de défense interaméricain. Ces contacts avec l’armée américaine, dans le contexte de la guerre froide et de la doctrine de la sécurité nationale, façonnent durablement sa vision de l’ennemi intérieur.

En 1975, la présidente Isabel Martínez de Perón, dépassée par la violence des groupes armés d’extrême gauche comme les Montoneros et l’ERP, nomme Videla commandant en chef de l’armée. Il a 50 ans. Il est alors l’un des officiers les plus puissants du pays.


Le coup d’État du 24 mars 1976

Dans la nuit du 23 au 24 mars 1976, les forces armées argentines renversent le gouvernement d’Isabel Perón. Le putsch est coordonné par trois généraux : Videla pour l’armée de terre, l’amiral Emilio Eduardo Massera pour la marine, et le brigadier Orlando Ramón Agosti pour l’armée de l’air. Isabel Perón est arrêtée dans la nuit, son avion détourné en plein vol. Le 29 mars, la junte militaire désigne Videla président de la Nation.

La dictature se baptise elle-même « Proceso de Reorganización Nacional », Processus de réorganisation nationale. Le vocabulaire est propre, administratif. Les actes qui le recouvrent sont d’une tout autre nature.


La Guerre sale : l’État exterminateur

Ce que la junte appelle la « lutte contre la subversion » est en réalité une campagne systématique d’extermination politique. Videla en est le pivot idéologique et organisationnel. Ses cibles ne sont pas seulement les guérilleros armés : syndicalistes, journalistes, intellectuels, avocats, étudiants, prêtres progressistes, tous ceux qui peuvent incarner une contestation, même modérée, entrent dans la liste des ennemis à éliminer.

L’appareil répressif repose sur un réseau de centres clandestins de détention et de torture. On en recense plus de cinq cents sur l’ensemble du territoire. Le plus tristement célèbre est l’ESMA, École supérieure de mécanique de la Marine , à Buenos Aires, où quelque 3 000 personnes auraient été tuées. Les détenus y sont torturés, puis, pour beaucoup, jetés vivants à la mer depuis des avions militaires lors de ce qu’on appellera les « vols de la mort ».

La Commission nationale sur la disparition des personnes (CONADEP), créée en 1983 après le retour à la démocratie, a établi de manière formelle la disparition d’environ 9 000 personnes. Les organisations de défense des droits humains, comme les Mères de la place de Mai, estiment le nombre total de disparus à 30 000. Ce chiffre fait toujours débat parmi les historiens, mais il reste la référence la plus citée par la société civile argentine.

Un crime particulier marque cette période de son infamie durable : le vol de bébés. Lorsque des femmes enceintes sont arrêtées, elles sont maintenues en vie jusqu’à l’accouchement dans des maternités clandestines installées au sein même des centres de torture. Après la naissance, les mères sont exécutées ou jetées à la mer ; les nourrissons sont remis à des familles de militaires ou adoptés illégalement. Entre 400 et 500 enfants auraient été ainsi arrachés à leur identité. Depuis 1977, les Grands-Mères de la place de Mai traquent ces enfants volés : à ce jour, elles en ont retrouvé et identifié plus de 130.

La dictature Argentine agit également en coordination avec ses voisins, Chili, Uruguay, Bolivie, Paraguay, Brésil, dans le cadre du Plan Condor : une coopération secrète entre services de renseignement pour traquer, enlever et éliminer les opposants politiques réfugiés à l’étranger.


La fin du règne

Videla gouverne jusqu’en mars 1981, date à laquelle il cède le pouvoir au général Roberto Viola dans le cadre d’une passation entre généraux. La dictature militaire s’effondre définitivement en décembre 1983, après la défaite des Malouines face à la Grande-Bretagne et dans un contexte d’épuisement économique et politique. Raúl Alfonsín, premier président civil élu depuis 1973, prend ses fonctions le 10 décembre 1983.


Le procès, la grâce, la reconamnation

En 1985, sous Alfonsín, un tribunal civil juge pour la première fois les chefs de la junte militaire. C’est un moment historique, inédit en Amérique latine. Videla est reconnu coupable de meurtre, torture et autres crimes contre l’humanité. Il est condamné à la réclusion à perpétuité, à 59 ans.

Mais en 1990, le président Carlos Menem lui accorde une grâce présidentielle, au nom de la réconciliation nationale. Videla est libéré. Il vivra plusieurs années en liberté.

En 2007, la justice argentine déclare cette grâce inconstitutionnelle. La Cour suprême confirme cette décision en avril 2010. En décembre 2010, à 85 ans, Videla est recondamné à la réclusion à perpétuité par un tribunal de Córdoba, pour l’exécution de prisonniers politiques dans cette province pendant la dictature.

Il passe ses dernières années en détention ordinaire, non dans un établissement militaire, mais dans une prison de droit commun à Marcos Paz. Il y meurt dans son sommeil le 17 mai 2013, à 87 ans, sans avoir jamais exprimé de regrets publics pour les crimes commis sous son commandement.


Grandes dates de la vie de Jorge Rafael Videla

2 août 1925 : Naissance à Mercedes, province de Buenos Aires.

21 décembre 1944 : Diplômé sous-lieutenant (19 ans).

1975 : Nommé commandant en chef de l’armée par la présidente Isabel Perón (50 ans).

24 mars 1976 : Coup d’État militaire : renversement d’Isabel Perón. Début du « Proceso de Reorganización Nacional ».

29 mars 1976 : Désigné président de la Nation par la junte.

1976–1983 : La « Guerre sale » : disparition forcée de milliers d’opposants, torture, vols de bébés, vols de la mort.

Mars 1981 : Cède la présidence au général Roberto Viola (55 ans).

1985 : Jugé et condamné à la réclusion à perpétuité lors du procès historique de la junte (59 ans).

1990 : Grâcié par le président Carlos Menem ; libéré.

2007 : La grâce déclarée inconstitutionnelle par la justice argentine.

Avril 2010 : Décision confirmée par la Cour suprême (84 ans).

Décembre 2010 : Recondamné à la prison à vie par un tribunal de Córdoba (85 ans).

17 mai 2013 : Meurt en prison à Marcos Paz (87 ans).

 
Repères
1925 – Naissance de Jorge Rafael Videla
1971 – Videla devient général
1975 – Il est nommé commandant en chef de l’armée
1976 – Il s’empare du pouvoir sur un coup d’état
1981 – Videla céde le pouvoir
2013 – Il meurt à l’âge de 87 ans
 

 

Retour en haut