JUAN PERON

Juan Perón : Le fondateur d’un mythe argentin

Son nom divise encore les Argentins, quatre-vingts ans après son arrivée au pouvoir. Pour les uns, Juan Domingo Perón est le père des travailleurs, le bâtisseur de l’État social argentin, le leader qui a rendu sa dignité au peuple des descamisados, les « sans-chemise ». Pour les autres, il fut un autoritaire, un populiste, un homme dont l’héritage a nourri aussi bien la gauche révolutionnaire que l’extrême droite. Il reste, quoi qu’il en soit, l’une des figures les plus déterminantes de l’histoire latino-américaine du XXe siècle.


Enfance patagone, vocation militaire

Juan Domingo Perón naît le 8 octobre 1895 à Lobos, dans la province de Buenos Aires. Sa famille est modeste : son père, Mario Tomás Perón, est petit fonctionnaire et éleveur. En 1900, la famille part s’installer en Patagonie, cette vaste région australe froide et venteuse où son père tente de faire prospérer un ranch. Quatre ans plus tard, Juan et son frère aîné Mario sont envoyés à Buenos Aires pour leur scolarité.

À 16 ans, en 1911, Juan Perón entre au Collège militaire national. Il en sort diplômé sous-lieutenant en 1913, et se distingue moins par ses résultats académiques que par ses aptitudes sportives : champion d’escrime de l’armée, il est également un boxeur et un skieur accompli. Sa carrière progresse régulièrement. Entre 1926 et 1929, il suit les cours de l’École supérieure de guerre et obtient son brevet d’état-major. En 1938, il est envoyé en Italie pendant deux ans pour observer de près le fonctionnement de l’État fasciste de Mussolini, expérience qui marquera durablement sa conception du nationalisme et de l’organisation de la société.


Le coup d’État de 1943 et la découverte du peuple

Le 4 juin 1943, un groupe d’officiers nationalistes, le GOU, Groupe des officiers unis, renverse le gouvernement civil au pouvoir. Perón participe à ce coup d’État et se voit confier un poste qui va tout changer : la direction du département du Travail et de la Prévoyance sociale, élevé au rang de secrétariat d’État en novembre 1943.

Là où ses collègues voient un portefeuille mineur, Perón perçoit un levier de puissance considérable. Il noue des alliances avec les syndicats péronistes, fait avancer des réformes sociales depuis longtemps réclamées par le mouvement ouvrier, conventions collectives, salaires minimum, indemnités de licenciement, congés payés, et se constitue une base populaire massive parmi les travailleurs urbains. C’est aussi à cette période qu’il rencontre Eva Duarte, jeune actrice de radio, qui deviendra l’amplificatrice de sa voix et le visage de sa politique sociale.


Le 17 octobre 1945 : la naissance du péronisme

En octobre 1945, la tension monte. Les adversaires de Perón au sein des forces armées, inquiets de sa popularité grandissante, le forcent à démissionner le 9 octobre. Il est arrêté et emprisonné sur l’île Martín García, dans le Río de la Plata.

Ce qui se passe alors dépasse toutes les prévisions. Dans les faubourgs industriels de Buenos Aires et dans les provinces, les travailleurs quittent les usines et les entrepôts, et convergent à pied vers la Plaza de Mayo. Dans la nuit du 17 octobre 1945, une immense foule de descamisados envahit la place centrale de Buenos Aires et réclame la libération de Perón. Face à cette pression populaire sans précédent, le gouvernement militaire capitule. Perón est libéré le soir même. Il apparaît au balcon de la Casa Rosada pour haranguer la foule en délire.

Le 17 octobre est depuis lors célébré en Argentine comme le « Jour de la Loyauté », date fondatrice du péronisme. Cinq jours plus tard, le 22 octobre, Perón épouse Eva Duarte.


Président : l’ère des grandes réformes (1946–1952)

Le 24 février 1946, Perón remporte l’élection présidentielle. Il prend ses fonctions le 4 juin 1946. Il a 50 ans.

Son premier mandat est celui des transformations sociales profondes. Il étend massivement la couverture sociale, généralise les conventions collectives, augmente les salaires réels des travailleurs. L’enseignement universitaire devient gratuit. Il nationalise la Banque centrale, les chemins de fer britanniques, les compagnies de téléphone et plusieurs autres entreprises étrangères. Il lance une politique d’industrialisation accélérée, aéronautique, sidérurgie, énergie, pour affranchir l’Argentine de sa dépendance aux exportations agricoles.

Eva Perón, surnommée Evita, est l’autre pilier du régime : sa Fondation distribue aide sociale, logements et équipements médicaux aux plus démunis, tandis qu’elle obtient en 1947 le droit de vote pour les femmes. En 1949, Perón fait réviser la Constitution pour permettre sa réélection immédiate.


Le déclin : Evita, l’Église, le coup d’État

La mort d’Eva Perón, le 26 juillet 1952, plonge le pays dans un deuil collectif d’une intensité jamais vue. Perón perd en Evita bien plus qu’une femme : il perd le lien affectif le plus puissant entre son régime et le peuple des quartiers populaires.

Son second mandat se dégrade rapidement. L’économie se grippe, l’inflation réapparaît. Perón entre en conflit ouvert avec l’Église catholique après avoir légalisé le divorce et la prostitution et menacé de séparer l’Église de l’État. En juin 1955, la marine bombarde la Plaza de Mayo pendant qu’une manifestation péroniste s’y tenait, un acte d’une brutalité inouïe qui tue plusieurs centaines de civils.

Le 16 septembre 1955, un soulèvement militaire connu sous le nom de « Revolución Libertadora » renverse Perón. Il fuit en exil : d’abord au Paraguay, puis au Venezuela, au Panama, en République dominicaine, et finalement en Espagne, où il s’installe à Madrid. Le péronisme est interdit. Son nom ne peut plus être prononcé publiquement en Argentine.


Dix-huit ans d’exil, une présence fantôme

Depuis Madrid, Perón continue de diriger à distance son mouvement politique. Le péronisme, malgré l’interdiction, demeure la principale force politique du pays. Aucun gouvernement, militaire ou civil, ne parvient à effacer son emprise sur les masses. Dans les années 1960 et 1970, des mouvements de jeunesse comme les Montoneros se réclament d’un « péronisme de gauche » et rejoignent la lutte armée.

En 1972, sous la pression politique et sociale, le gouvernement militaire lève progressivement l’interdiction. Le retour de Perón est annoncé.


Le retour et la mort

Le 20 juin 1973, une foule estimée à trois millions et demi de personnes converge vers l’aéroport international d’Ezeiza pour accueillir Perón après dix-huit ans d’absence. Ce retour tourne au massacre : des tireurs de l’aile droite du péronisme ouvrent le feu sur la foule. On comptera 13 morts et 365 blessés. Perón doit atterrir ailleurs, dans la tension et la confusion.

En septembre 1973, il est élu président de la République pour la troisième fois avec plus de 61 % des voix. Sa troisième épouse, Isabel Martínez, est vice-présidente. Il prend ses fonctions le 12 octobre 1973. Il a 77 ans. Sa santé est fragile.

Juan Domingo Perón meurt le 1er juillet 1974 à Buenos Aires, en exercice de ses fonctions. Isabel Perón lui succède, et sera renversée par Videla en mars 1976.


Grandes dates de la vie de Juan Perón

8 octobre 1895 : Naissance à Lobos, province de Buenos Aires.

1913 : Diplômé sous-lieutenant (17 ans).

4 juin 1943 : Participe au coup d’État militaire du GOU (47 ans).

Novembre 1943 : Nommé secrétaire d’État au Travail et à la Prévoyance sociale.

9 octobre 1945 : Contraint à démissionner et arrêté.

17 octobre 1945 : Les descamisados envahissent la Plaza de Mayo ; Perón libéré (49 ans). Naissance du péronisme.

22 octobre 1945 : Mariage avec Eva Duarte (Evita).

4 juin 1946 : Prend ses fonctions de président de la République (50 ans).

26 juillet 1952 : Mort d’Evita, à 33 ans.

16 septembre 1955 : Renversé par un coup d’État militaire (59 ans) ; début de 18 ans d’exil.

20 juin 1973 : Retour en Argentine ; massacre d’Ezeiza : 13 morts (77 ans).

12 octobre 1973 : Prend ses fonctions pour un troisième mandat présidentiel.

1er juillet 1974 : Meurt à Buenos Aires, en fonction (78 ans).

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