La
jeune et prometteuse équipe de Colombie s'apprête
à affronter les Bleus, au Stade de France, en match
amical. La Colombie n'a plus réussi à se
qualifier pour une Coupe du monde depuis 1998. Un changement
de génération, de meilleurs résultats
- quatrième et invaincue dans les éliminatoires
du Mondial 2010 - l'autorisent à nouveau rêver.
Mais derrière la façade, le football colombien
s'ouvre sur un univers insoupçonné où
tous les coups semblent permis. La Colombie ne parvient
pas à exorciser ses vieux démons. Et les
nouveaux narcos, les paramilitaires, gangrènent
aujourd'hui de nombreux clubs de foot. Plongée
dans les racines du mal. En trois parties.
«Hé
! Fils de p... si tu continues à te mêler
de ce qui ne te regarde pas, on va t'envoyer une moto
!» Pas besoin d'en dire plus par téléphone.
L'allusion aux sicarios, tueurs professionnels, est bien
réelle. La menace figure, avec un chapelet d'intimidations,
étalé sur quatre pages, dans la plainte
contre X, le 25 mai 2006, déposée par Carlos
Gonzalez Puche, avocat à la cour et premier défenseur
des footballeurs professionnels colombiens. Deux ans plus
tard, les appels anonymes nourrissent toujours le quotidien
de Puche, lui-même ancien footeux professionnel,
dans les années 80, à l'America de Cali
et Millonarios, deux des plus prestigieuses équipes
de Colombie, jadis aux mains des cartels de la drogue.
Du milieu du foot, de ses dirigeants, passés ou
actuels, le ''maestro'' connaît toutes les combines.
Pots de vin, blanchiment d'argent, fausses déclarations,
enrichissement illicite, trafic de billets, ventes truquées
de joueurs et une série de règlements de
compte qui ensanglante jusqu'à l'infini. L'arsenal
est vaste. Il ne laisse que peu de latitude aux joueurs,
«traités comme du bétail et je suis
bien placé pour en parler.» Aussi, quand
Mario Yepes (Paris SG) et Ivan Ramiro Cordoba (Inter Milan)
lui ont proposé, il y a quatre ans, de devenir
le représentant légal de leur profession,
régie depuis par une Association en règle
(Acolfutpro), Carlos Gonzalez Puche s'est senti obligé
d'accepter, «pour défendre nos droits, notre
liberté et l'honneur de nous tous.»
Bogota,
mardi 6 mai, sous un ciel de tropique et de pollution,
chaud et gris. Puche nous a donné rendez-vous à
son cabinet, situé barrio El Recuerdo. Plus dépouillé,
c'est impossible. Cela ressemble à une cellule
de moine. Confession de l'intéressé : «Les
dossiers sont ailleurs, en sécurité.»
Toutes ces histoires, les ''putadas du foot'' sordides,
à faire frémir, et qui paraissent sorties
tout droit de l'univers ''Macondien'' de Gabriel Garcia
Marquez, il les connaît par coeur. En 2006, Gustavo
Upegui, le président de l'Envigado FC, un club
de Medellin, impliqué dans des opérations
opaques avec les paramilitaires, groupe d'autodéfense
d'extrême droite, l'élite du crime organisé
en Colombie, a été assassiné. En
2006 encore, Carlos Martan, un dirigeant de la fédération
colombienne de football, soupçonné de connexion
avec le narcoterrorisme, a été placé
sur la liste Clinton, une loi promulguée à
l'initiative de l'ancien président des Etats-Unis
pour éradiquer le fléau de la coca. En 2007,
Eduardo Mendez, le président de Santa Fe, le club
doyen du championnat, a été extradé
vers les Etats Unis, pour trafic et collusion avec les
paramilitaires, ennemis jurés des FARC.
L'arbitre
de la finale acheté
En
Colombie, un scandale en chasse vite un autre. L'année
dernière toujours, le contenu d'un rapport d'expertise,
signé Juan-Bautista Avalos, un fiscal qui enquêtait
sur le Deportivo Medellin, a soufflé tout le pays.
Ses conclusions ont dénoncé «un degré
de compénétration aigu de la délinquance
organisée» dans l'ancien club du tristement
célèbre Pablo Escobar, passé ensuite
sous contrôle d'un des chefs paramilitaires, Don
Berna, extradé le 13 mai dernier vers les Etats
Unis. Ce rapport révèle aussi qu'en 2005,
Rodrigo Tamayo, le président en exercice du club,
a acheté l'arbitre de la finale du Tournoi de Clôture,
un dénommé Javier Velazquez, pour 10 millions
de pesos, environ 5000 euros. Aujourd'hui enfin, la justice
essaie de faire la lumière sur la vente douteuse
des sept mille actions que Tamayo possédait dans
le Deportivo Medellin, à une société
au capital ridicule, du nom de Sueños del Balon
et dont deux des actionnaires majoritaires sont les anciens
sélectionneurs de la Colombie, Pacho Maturana et
Hernan Dario Gomez.
Le
gouvernement a toujours nié la présence
des paramilitaires dans le football mais il y a huit mois,
il s'est fait clouer le bec. Sur les ondes des radios
nationales, les Colombiens ont pu écouter un enregistrement
pirate d'une conversation téléphonique entre
Rodrigo Tovar, alias ''Jorge 40'', l'un des grands leaders
paramilitaires, et un dirigeant du Valledupar FC, un club
de Seconde Division. De quoi discutaient les deux hommes
? Jorge 40, extradé lui aussi le 13 mai dernier
vers les Etats-Unis, expliquait à son interlocuteur,
qu'il pouvait lui «obtenir des joueurs de bon niveau,
à un bon prix et à tous les postes, en provenance
de l'America de Cali ou du Real Cartagène. Dans
le Valle, nous avons les meilleures écoles de formation
du pays, tu pourras choisir. Et sur un plan personnel,
le Real Cartagène me doit bien ça. Tu auras
les joueurs que tu voudras.» L'allusion de Jorge
40, qui fait coucher et lever le soleil au Valledupar
FC, n'est pas innocente. Deux ans auparavant, le club
de son coeur s'est laissé écraser par le
Real Cartagène, encaissant quatre buts dans les
cinq dernières minutes pour permettre à
ce dernier d'accéder à la Première
Division. Le résultat a été validé
par la fédération sans sourciller. A la
Direction Générale des Stupéfiants,
barrio Chapinero, un quartier très populaire, au
coeur de la capitale, Carlos Albornoz, le Directeur Général,
ne peut nier l'évidence. Mais il assure qu'en Colombie
«tout se fait plus lentement qu'ailleurs, que les
uns après les autres les hors-la-loi tombent et
qu'avec le temps, le pays se porte mieux.»
America
de Cali - Famille Rodriguez : les liaisons dangereuses
Cali,
jeudi 8 mai. La capitale du département du Valle,
plus de deux millions d'habitants, revendique le privilège
d'avoir été visitée par Dieu et d'être
le berceau du foot colombien. Nous avons tenté
d'approcher le directeur de la formation à l'America
de Cali, un certain Juan Miguel Rodriguez, plus de trois
cents joueurs sous sa responsabilité. Une dizaine
de tentatives auprès du club sont restées
vaines. A chaque fois, la fin de non-recevoir a été
catégorique. Le motif est difficilement avouable,
mais ce Rodriguez-là n'est autre que le fils de
Miguel Rodriguez Orejuela, l'un des parrains du cartel
de Cali, dont le pedigree se décline en deux chiffres
: 200 000 tonnes de cocaïne exportées vers
les Etats Unis ; une fortune de 7 milliards de dollars.
Aujourd'hui, Miguel Rodriguez et son frère Gilberto
purgent une peine cumulée de cent ans de prison
dans un pénitencier de Floride. Ils ont tout légué
à l'Etat contre leur nouvelle vie carcérale
et la paix de leur famille. Le club de l'America a été
placé sur la ''liste Clinton'', une mesure qui
lui interdit toute opération financière,
mais à travers le fils Rodriguez, les crimes du
passé connaissent un prolongement troublant. Un
doute balayé par le président du club, Carlos
Puente : «Les liens du sang ne sont pas un délit.»
Et plus catégorique encore : «Ce monsieur
Rodriguez n'a aucune influence et rien à voir avec
notre club.»
De
l'argent en masse, mais pas pour les joueurs
Retour
à Bogota, dans le flot sale et bruyant des flotas,
ces bus d'une autre époque. Gustavo Quijano, 33
ans, retraité des terrains de foot de Première
Division depuis le début de l'année, a pris
l'habitude de se déplacer par ce moyen de transport,
«par souci d'économie.» Sur les treize
ans de sa modeste carrière comme latéral
gauche, à raison de 800 euros par mois, il totalise
deux ans d'impayés de salaire. «J'ai dû
revendre la seule voiture que je m'étais offerte,
une Twingo d'occasion, pour pouvoir régler mon
loyer. Pour économiser encore, je suis revenu vivre
chez mes parents.» L'Association des Pros lui donne
un peu de boulot, il dispute quelques tournois de quartiers,
çà et là il empoche une prime. Quijano
survit, avec dignité : «Je suis resté
du bon côté, soupire-t-il, c'est un soulagement.»
La semaine dernière, il s'est consolé d'une
décision de la Cour de Justice qui a ordonné
la mise en détention de William Perez Espinel,
propriétaire des Pumas (une équipe de Deuxième
Division) et gouverneur du département de Casanare.
En secret, Perez Espinel participait à la formation
et au financement de groupes paramilitaires. Il est en
fuite. Il devait à Quijano un an de salaire.
Comme
lui, arnaqués par les clubs, laissés sur
le bord de la route, ils sont pléthore. Gonzalez
Puche tente de les défendre mais ne gagne pas toujours
: «Il a fallu quatre ans de procédure pour
obtenir des statuts que je juge encore indécents
et que la fédération colombienne n'a toujours
pas harmonisés aux normes de la FIFA. Mais le vrai
problème reste ces clubs qui changent de nom d'un
seul coup de tampon en laissant derrière eux une
coquille vide, sans recours pour ceux à qui ils
doivent de l'argent.» Le joueur est toujours la
première victime, celui qu'on ne paie pas, qui
n'est pas déclaré, n'a pas de sécurité
sociale. Puche, en colère : «C'est tellement
facile pour les patrons mafieux de tromper des garçons
d'un niveau social et culturel souvent poche de zéro.»
Nous
avons mieux compris, après avoir croisé
à Cali Eduardo Lara, entraîneur des équipes
nationales de jeunes depuis bientôt vingt ans. «Dans
les départements les plus reculés du Choco,
de Bolivar, de Sucre ou du Nariño, les jeunes,
ballon au pied, sont des artistes. Mais certains ne savent
ni lire, ni écrire, d'autres n'ont jamais vu une
brosse à dents. Dans le groupe qui a disputé
le Mondial des 17 ans, en 2003, il y en avait qui ne connaissaient
même pas l'hymne national. Souvent, il m'arrive
de garder avec moi les plus paumés, je les élève
comme mes fils.»
Toja,
de la drogue à la MLS
Lara,
dans le foot colombien ? Une sorte d'Abbé Pierre
latino, une vie dédiée aux autres. Le foot
est son bâton de pèlerin. Il n'arrête
jamais, rechigne à citer des noms. Finit par donner
celui de Juan-Carlos Toja, bachelier puis universitaire
(le seul dans les sélections de jeunes), ''accro''
à la marijuana et qui avait totalement ''dévissé''
avant de se réinsérer et de signer un contrat
professionnel au Dallas FC, un club de la Major Soccer
League, aux Etats Unis. Ou celui de Jairo Palomino, dont
les parents victimes de la guerilla, ont fui les massacres
sur les routes sans loi du département de Bolivar
(°). Aujourd'hui, Palomino est un titulaire indiscutable
à Envigado FC et survient aux besoins des siens.
A
qui profite le crime ? Puche, l'avocat des joueurs professionnels,
désigne sans hésiter «les Paramilitaires,
la guerilla, et tous ceux qui vivent du système.»
Les Paramilitaires n'ont rien inventé. Ils font
cultiver par des paysans opprimés et apeurés
des milliers d'hectares de coca. Destination du produit
fini, les Etats-Unis, le Mexique, l'Europe. En retour,
les dollars. Le nerf de la guerre. Dans son rapport sur
le Deportivo Medellin, le fiscal Avalos dont la vie depuis
est devenu un enfer - menaces de mort, déménagement
incessant pour brouiller les pistes, noms d'emprunt, déguisement
- a cette phrase accablante : «Certains clubs de
football sont la meilleure marque de machine à
laver du monde et ils blanchissent des millions de dollars
dans des complexes hôteliers à Panama, au
Venezuela ou au Mexique.»
Le
blanchiment d'argent passe par les clubs
Réflexion
amère de Puche : «Cela fait trente ans que
les autorités sont au courant. Et que moi, je me
bats contre les mêmes discriminations d'il y a trente
ans : esclavage des joueurs, salaires impayés,
chantage, corruption.» Quelles que soient leurs
turpitudes, les clubs restent les véritables métronomes
de la vie du pays. Il y a six mois les hinchas de Santa
Fe, étaient au bord de la dépression parce
que leur club était à deux doigts de la
faillite. Par un tour de magie, les dirigeants ont injecté
8 millions de dollars, acheté les meilleurs joueurs
et l'équipe joue actuellement les premiers rôles
dans le Tournoi de Clôture. Qu'importe la provenance
de l'argent.
C'est
vendredi soir et il pleut sur Bogota. Comme chaque fin
de semaine Gonzalez Puche va se défouler en poussant
le ballon avec des anciens. Le défenseur des joueurs
colombiens se déplace sans voiture blindée,
sans gardes du corps et s'étonne qu'on lui pose
la question. «Pourquoi faire ? Je n'ai jamais connu
la peur. Quand je pense à ma vie, très caliente,
je trouve même que j'ai de la chance. Je suis comme
un funambule sur sa corde. De là-haut, je vois
tout. Mais je n'ai pas le choix. Pour gagner, arriver
de l'autre côté, je ne peux pas reculer.»
-
Guy
ROGER (à Bogota et Cali)