La lumière
sur les années sombres Depuis son arrivée
au pouvoir en mars 1999, le président Jorge Batlle
a multiplié les actions destinées à
faire la lumière sur le sort des victimes de la répression
militaire qui s'était abattue sur le pays entre 1973
et 1985. C'est ainsi que le chef de l'État a personnellement
aidé le poète argentin Juan Gelman à
retrouver sa petite-fille qui était née en
prison à Montevideo en 1976 : vingt-quatre ans plus
tard, J. Gelman a ainsi pu identifier l'enfant de son fils,
Marcelo, et de sa belle-fille, María García
Iruretagoyena, de nationalité uruguayenne, qui avait
été enlevée en Argentine et transférée
en Uruguay alors qu'elle se trouvait enceinte. Parallèlement,
le chef de l'État a reçu les familles des
victimes de la dictature. Au-delà de ces retrouvailles
qui ont touché la société uruguayenne,
c'est l'existence de l'opération Condor qui a été
confirmée. Cette opération avait pour objectif
de coordonner la répression dans les pays du cône
sud de l'Amérique Latine — Argentine,
Chili, Uruguay, Paraguay — au cours des années
1970.
Dans sa volonté
de démontrer qu'il était possible de faire
la lumière sur le sort des disparus, le chef de l'État
a reçu le soutien du Parti national (centre droit)
et celui de la coalition de gauche Rencontre progressiste-Front
élargi. Le Parti national et la coalition de gauche
se sont également réjouis de la rapidité
avec laquelle le président de la République
a limogé le chef de l'état-major interarmées.
À l'inverse, J. Batlle a dû essuyer les
critiques de quelques parlementaires appartenant à
son camp (Colorado, centre droit). L'institution militaire
s'est également exprimée sur la question des
droits de l'homme. Ainsi, le général Daniel
García, qui fut le chef de l'armée pendant
le gouvernement de Luis Alberto Lacalle (1990-1995), a jugé
que le thème des droits de l'homme était désormais
traité avec une «grande maturité».
Mais, selon le quotidien El Observador, la majorité
des officiers souhaite néanmoins que le président
Batlle assume la responsabilité de la répression
illégale «au nom de l'État». Et,
toujours selon El Observador, certains chefs militaires
estiment qu'il appartient au chef de l'État de demander
pardon, car, si «les forces armées sont intervenues
dès 1971» dans la lutte contre la guérilla,
c'est «comme conséquence d'une décision
politique».
Quoi qu'il en
soit, la société uruguayenne n'a pas manqué
de remarquer que le nouveau président de la République
avait fait plus en un mois sur le front des droits de l'homme
que les trois gouvernements démocrates qui se sont
succédé depuis 1984 et qui se seront montrés
manifestement insensibles au drame des disparus. En portant
à la tête de l'État Jorge Batlle pour
succéder à Julio Sanguinetti, les Uruguayens
ont choisi la continuité. C'est également
dans la continuité que s'est inscrite l'année
économique et sociale, dominée par les aléas
des relations de l'Uruguay avec ses partenaires du Mercosur,
le marché commun du cône sud de l'Amérique
latine.
Les effets de
la dépendance Les conséquences de la dévaluation
de la monnaie brésilienne — intervenue
en 1999 — et de la crise qu'a connue le Mercosur
la même année ont continué de peser
sur l'économie uruguayenne. Il est vrai que l'Uruguay
est particulièrement dépendant de ses deux
grands partenaires, le Brésil, d'une part, l'Argentine,
de l'autre. Cette trop grande dépendance s'est trouvée
illustrée par l'accroissement du déficit commercial
consécutif à la baisse des ventes traditionnelles
à l'exportation (viande, laine et produits laitiers).
Rappelons que 38 % des exportations de l'Uruguay concernent
le Brésil et l'Argentine, deux pays qui fournissent
45 % des importations de Montevideo. Ces importations,
qui avaient enregistré un recul de 10 % en 1999,
n'avaient toujours pas retrouvé, un an plus tard,
leur niveau d'avant la crise. Après plusieurs années
de reprise et des comptes en ordre, l'Uruguay a dû
engager une politique de réajustement qui n'avait
toujours pas donné de résultats à la
fin de l'année 2000, comme le montrait le déficit
budgétaire et un PIB en recul (2 % en 1999,
sans doute identique en 2000).
Sur le front
de l'inflation, les chiffres avancés pas le gouvernement
étaient à la fois exacts et trompeurs. En
effet, si la hausse des prix a été contenue
autour de 3 %, elle restait toutefois une des plus
élevées de la région. Les effets de
la crise qui a touché le Mercosur se sont fait sentir
sur le niveau de vie des Uruguayens : la pauvreté
a malheureusement gagné du terrain, tout comme le
chômage, qui touchait près de 12 % de
la population active, dont une forte majorité de
jeunes, notamment dans les campagnes. L'emploi constitue
une des priorités du gouvernement dans un pays où
l'État assure du travail à un cinquième
de la population active — on recense en Uruguay
quelque 60.000 fonctionnaires. Au cours de l'année
écoulée, ce sont surtout les secteurs du commerce,
de la restauration et de l'hôtellerie — ils
ont connu un recul d'environ 10 % — qui
ont plus particulièrement préoccupé
les autorités. Il est vrai que le tourisme constitue
traditionnellement une importante source de revenus. Parallèlement
à la lutte contre le chômage, le gouvernement
a fait du combat contre l'insécurité la seconde
priorité de son action. Un combat rendu nécessaire
par la montée de la délinquance, notamment
dans les villes, et plus particulièrement à
Montevideo, qui abrite 46 % de la population. La tâche
des autorités apparaissait donc, à la fin
de l'année, particulièrement difficile, même
si le pays dispose de solides atouts, dont une certaine
stabilité politique, une foi partagée pour
la démocratie et un horizon à court terme
dégagé, en l'absence d'échéances
électorales de premier plan. Des atouts qui devraient
permettre à l'Uruguay de trouver le chemin du développement.
Un général
sanctionné Le 6 avril 2000, le président
Jorge Batlle a limogé le général Manuel
Fernández, chef de l'état-major interarmées,
qui avait justifié la répression militaire
des années 1970. Dans une interview publiée
dans la revue Busqueda, le plus haut gradé de l'armée
uruguayenne avait déclaré que, «tôt
ou tard, l'armée [allait] devoir combattre de nouveau
son vieil ennemi marxiste-léniniste». Il avait
aggravé son cas on déclarant que les enquêtes
sur les atrocités commises par la dictature en Uruguay
entre 1973 et 1985 menaient «à un révisionnisme
gênant». Plusieurs chefs militaires ont publiquement
exprimé leur désaccord avec les propos du
général Fernández.
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Multimédia / Hachette Livre, 2002