NESTOR KIRCHNER

Néstor Kirchner : L’homme qui a relevé l’Argentine

Il arrive au pouvoir avec moins d’un quart des voix, dans un pays en ruines. Il en repart quatre ans plus tard en ayant remboursé le FMI, rouvert les procès de la dictature et redonné espoir à une nation traumatisée. Néstor Kirchner, avocat patagon devenu chef d’État inattendu, a marqué l’Argentine d’une empreinte profonde, et controversée, avant de mourir brutalement, en plein rebond politique, à 60 ans.


Fils de Patagonie

Néstor Carlos Kirchner naît le 25 février 1950 à Río Gallegos, capitale de la province de Santa Cruz, à l’extrémité australe de l’Argentine. Sa famille est d’origine étrangère : son père, employé postal, descend d’immigrants suisses ; sa mère, María Juana Ostoić Dragnić, est née à Punta Arenas, au Chili, dans une famille d’origine croate. Río Gallegos est une ville venteuse et froide, loin de Buenos Aires, loin de tout, mais c’est là que Kirchner apprend à connaître l’Argentine profonde, celle qui n’intéresse guère les élites de la capitale.

Adolescent, il s’engage dans la Jeunesse péroniste, le mouvement politique de gauche qui mobilise une grande partie de la jeunesse argentine dans les années 1970. Il part étudier le droit à l’Université nationale de La Plata, l’une des grandes universités publiques du pays. C’est dans ces couloirs qu’il rencontre Cristina Fernández, étudiante en droit comme lui, militante péroniste comme lui. Il l’épouse en 1975. Il a 25 ans.

L’année suivante, le coup d’État du général Videla plonge l’Argentine dans la terreur. Kirchner est brièvement emprisonné pour ses opinions politiques. Libéré, le couple quitte La Plata et rentre à Río Gallegos, loin du carnage de Buenos Aires. Kirchner décroche son diplôme de droit en 1976 et ouvre un cabinet d’avocat en Patagonie.


L’apprentissage du pouvoir en province

Les années suivantes sont celles d’un travail de fourmi politique en province. Kirchner s’implique dans la vie locale, milite dans les structures péronistes, construit patiemment ses réseaux. En 1987, à 37 ans, il est élu maire de Río Gallegos. En 1991, il franchit l’échelon décisif : gouverneur de la province de Santa Cruz, à 41 ans. Il sera reconduit dans ce poste à trois reprises consécutives.

Comme gouverneur, il gère la province de Santa Cruz avec une méthode qui lui vaudra autant d’admirateurs que de critiques : il accumule les ressources tirées du pétrole patagon, constitue des réserves financières importantes, et contrôle étroitement les rouages du pouvoir local. Certains y voient une saine gestion patagone ; d’autres dénoncent une concentration excessive du pouvoir. Quoi qu’il en soit, Santa Cruz devient sa forteresse, et Kirchner un personnage incontournable du péronisme régional.


Une élection par défaut, un pouvoir à construire

En 2003, l’Argentine sort de la pire crise économique de son histoire. Le défaut de paiement de 2001, la chute du peso, la pauvreté touchant plus de la moitié de la population : le pays est à terre. Le président intérimaire Eduardo Duhalde cherche un candidat péroniste modéré pour l’élection présidentielle d’avril. Il mise sur Kirchner, alors quasi inconnu hors de Patagonie.

Le premier tour du 27 avril 2003 voit Carlos Menem arriver en tête avec 24,34 % des voix, devant Kirchner avec 21,99 %. Un deuxième tour est organisé pour le 18 mai. Mais les sondages donnent Kirchner gagnant avec 60 à 70 % des intentions de vote. Menem, pour éviter l’humiliation, se retire de la course. Kirchner est élu président sans avoir affronté le ballot final.

Il prend ses fonctions le 25 mai 2003. Il a 53 ans. Son capital politique de départ est quasi nul. Son programme, lui, est immense.


La présidence : refonder l’Argentine

Les quatre années du mandat Kirchner sont celles d’une transformation en profondeur, économique, institutionnelle, mémorielle.

Sur le plan économique, il bénéficie d’un contexte favorable : la demande mondiale de soja et de matières premières fait affluer les devises. Il s’en sert pour mener une politique de rupture avec les prescriptions du FMI. En 2005, il obtient une restructuration massive de la dette souveraine, avec une décote d’environ 70 % imposée aux créanciers privés. Puis, en décembre 2005, il annonce le remboursement intégral, en une seule fois, des quelque 9,8 milliards de dollars restant dus au Fonds monétaire international. Le geste est autant symbolique que financier : l’Argentine reprend sa souveraineté économique. Les réserves de change, qui s’élevaient à 14 milliards de dollars à son arrivée, dépassent 47 milliards à la fin de son mandat. La croissance atteint en moyenne 8 % par an.

Sur le plan des droits humains, Kirchner prend des décisions historiques. Dès son arrivée, il remplace les chefs d’état-major des trois armes par des officiers favorables au jugement des crimes de la dictature. En mars 2004, lors de la commémoration du coup d’État de 1976, il se rend à l’ESMA, l’École supérieure de mécanique de la Marine, l’un des plus sinistres centres de torture de la dictature, et demande pardon au nom de l’État argentin aux victimes et à leurs familles. Dans la foulée, il pousse au parlement l’annulation des lois d’amnistie qui protégeaient les responsables militaires depuis l’ère Menem. Les procès reprennent. Des dizaines d’anciens tortionnaires sont jugés et condamnés dans les années suivantes.


Le bâtisseur d’un mouvement

Kirchner ne se contente pas de gouverner : il refonde le péronisme de gauche sous une nouvelle identité, le kirchnérisme, et transforme son mouvement en machine politique nationale. Sa popularité monte au fil du mandat. Sa femme Cristina, sénatrice, est omniprésente à ses côtés.

En 2007, au lieu de briguer sa réélection, la Constitution le lui permettait, il choisit de soutenir la candidature de Cristina à la présidence. Le « couple présidentiel » passe ainsi le relais d’une manière inédite : c’est la femme qui succède au mari, par le suffrage universel. Kirchner reste néanmoins l’homme fort dans l’ombre, chef du Parti justicialiste, stratège numéro un du kirchnérisme.


Les dernières années et la mort soudaine

En 2009, lors des élections législatives de mi-mandat, le kirchnérisme subit une défaite significative. Kirchner démissionne alors de la présidence du Parti justicialiste. Mais il rebondit : le 4 mai 2010, il est élu à l’unanimité premier secrétaire général de l’UNASUR, l’Union des nations sud-américaines, nouvelle organisation régionale regroupant les douze pays du continent. C’est une consécration internationale.

Mais sa santé est fragilisée. En février 2010, il subit une opération de la carotide droite. En septembre 2010, une angioplastie. Le 27 octobre 2010, Kirchner se trouve à El Calafate, en Patagonie, son fief, sa ville de cœur. Il est pris d’un arrêt cardiaque à son domicile. Transporté d’urgence à l’hôpital local, il est déclaré mort à 9h15. Il a 60 ans, né le 25 février 1950, il venait de fêter son anniversaire huit mois plus tôt.

L’Argentine observe trois jours de deuil national. Cristina Kirchner, présidente en exercice, est anéantie. Des centaines de milliers d’Argentins défilent devant son cercueil à la Casa Rosada.


Grandes dates de la vie de Néstor Kirchner

25 février 1950 : Naissance à Río Gallegos, province de Santa Cruz (Patagonie).

Années 1970 : Études de droit à l’Université nationale de La Plata ; rencontre Cristina Fernández.

1975 : Mariage avec Cristina Fernández (25 ans).

1976 : Brièvement emprisonné sous la dictature de Videla ; diplômé en droit (25 ans).

1987 : Élu maire de Río Gallegos (37 ans).

1991 : Élu gouverneur de la province de Santa Cruz (41 ans) ; trois mandats consécutifs.

27 avril 2003 : Arrive deuxième au premier tour de la présidentielle avec 21,99 % des voix.

18 mai 2003 : Menem se retire avant le deuxième tour ; Kirchner élu président par défaut.

25 mai 2003 : Prend ses fonctions de président de la République (53 ans).

10 décembre 2007 : Cède la présidence à Cristina Kirchner, sa femme élue présidente.

27 octobre 2010 : Meurt d’un arrêt cardiaque à El Calafate (60 ans).

 
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