Salut à tous, juste pour vous faire partager le bouquin que je lis en ce moment... Un passage intéressant sur le Brésil, son économie, la société dans les années 2001 / 2002.
Jean Ziegler : LES NOUVEAUX MAÎTRES DU MONDE et ceux qui leur résistent – Fayard - 2002
…Tournons-nous maintenant vers le Brésil, un des pays les plus complexes et fascinants du monde. Lui aussi est soumis depuis des décennies à la férule du FMI. Cependant, le pays présente une particularité : si en Argentine, depuis des décennies, des gouvernants plus incompétents et corrompus les uns que les autres se sont succédé à la Casa Rosada, siège du pouvoir exécutif, au centre de Buenos Aires, au Brésil, en revanche, l'avènement en 1995 du gouvernement du président Fernando Henrique Cardoso avait soulevé un immense espoir dans la population (et sur le reste du continent). Espoir aujourd'hui fracassé.
Jeudi 14 mars 2002, dans la grande salle de l'archevêché de Sao Paulo. L'été austral tire à sa fin, mais l'air est encore lourd, la chaleur accablante. Autour de la grande table blanche de conférence ont pris place plusieurs dizaines de femmes et d'hommes, parmi les plus courageux et les plus lucides du Brésil : des avocats, des médecins, des journalistes, des paysans, des prêtres, des pasteurs, des syndicalistes, représentant les principaux secteurs d'activité de la société civile. Francisco Whitacker, de la Commission Justice et Paix de l'épiscopat brésilien, résume la situation : « Quel effroyable gâchis ! Quelle chance perdue ! » Autour de la table, tout le monde partage son opinion.
Rarement dans l'histoire des grandes nations modernes un pays aura été dirigé par autant de gens capables et brillants que le Brésil entre 1995 et 2002. À commencer par le président de la République lui-même, Fernando Henrique Cardoso, qui est l'un des sociologues contemporains les plus célèbres. Son œuvre rayonne dans le monde entier. Esclavage et capitalisme est même devenu un classique1. Fuyant la dictature militaire, il avait été un professeur influent et apprécié à l'Université de Nanterre dans les années soixante-dix.
Son ministre des Affaires étrangères, Carlos Lafer, est philosophe. À l'Université Cornell, il avait été l'un des plus brillants élèves de Hannah Arendt. Il a publié un livre remarquable sur la philosophie des droits de l'homme.
Aloysio Nunez, ministre de la Justice, avait été, durant les années de plomb, le représentant personnel de Carlos Marighella à Paris. Communiste convaincu, il avait noué en France des solidarités utiles pour l'organisation de la résistance armée au Brésil. Quant au ministre de l'Éducation, Paulo Renato de Souza, il avait été le recteur novateur de l'Université de Campinas. Sans oublier le secrétaire d'État aux droits de l'homme, Paulo-Sergio Pinheiro, lui aussi résistant courageux à la dictature, qui avait soutenu à Paris une thèse de doctorat remarquée (sur la répression ouvrière) sous la direction de Georges Poulantzas... Et je pourrais multiplier les exemples.
Tous ces ministres avaient donc été naguère des intellectuels radicalement critiques, des hommes de gauche. Or, à l'exception de Paulo-Sergio Pinheiro, beaucoup semblent avoir joyeusement tourné leur veste. Adeptes convaincus, ou contraints à l'être, de la doxa néo-libérale, ils ont livré le pays aux prédateurs. Alors qu'ils ne ménageaient pas leurs critiques au Consensus de Washington, résistant à l'arrogance des institutions de Bretton Woods, ils sont devenus des serviteurs serviles - pour ne pas dire des laudateurs - du Département du Trésor nord-américain et de ses mercenaires de la 19e Rue à Washington.
Les conséquences sont dramatiques. Combien d'entre les 173 millions de Brésiliens et de Brésiliennes souffrent actuellement de sous-alimentation chronique et grave, celle qui entraîne l'invalidité et parfois la mort ? La réponse officielle du gouvernement est (en mars 2002) : 22 millions. L'opposition parlementaire indique 44 millions de victimes2, la Conférence nationale des évêques : 55 millions3.
En juin 2001, je discutais à Genève avec la nouvelle maire de Sao Paulo, la psychanalyste Marta Suplicy. C'est une femme cultivée et élégante, issue de la haute bourgeoisie pauliste, mais habitée par une idée de justice ardente. Elle est membre du PT (Parti des Travailleurs). Courageuse, déterminée et vive, elle occupe la mairie de cette mégapole de 8 millions d'habitants depuis le 1erjanvier 2001. Face à la bourgeoisie locale, pétrie d'égoïsme, elle est bien décidée à changer sa ville.
Nous évoquons la question de la sous-alimentation, qui fait tant de ravages dans les banlieues. Elle me dit dans un sourire triste : « Vous savez, au Brésil, nous avons un dicton. Nous disons : la faim est au nord, parce qu'au sud, il y a les poubelles. ». Deux mois plus tard, je me trouvai sur la Praça da Se, au centre de Sâo Paulo. Autour des fontaines, sur l'escalier de la cathédrale, le long des murs gris se pressaient les miséreux. Chômeurs permanents au regard vide, aux sandales élimées ; enfants sales, hirsutes, mais joyeux ; femmes sans âge traînant des sacs en plastique. Tous examinaient avec attention les poubelles entreposées dans l'avenue toute proche et en bordure du jardin public. Ils y plongaient la tête, la main, retiraient un bout de pain gris, des légumes pourris, un os, un morceau avarié de viande.
La bourgeoisie est opulente à Sâo Paulo. Les poubelles sont pleines.
Aujourd'hui, la dette extérieure du riche et puissant Brésil atteint 52 % du produit intérieur brut. Les intérêts à payer représentent 9,5 % du PIB.
En août 2001, le gouvernement Cardoso s'est de nouveau mis à genoux. Il a supplié le FMI de lui accorder un nouveau crédit de 15 milliards de dollars. Supplique accordée ! Au taux de 7,5 % par an.
Le même mois, le ministre des Finances, Pedro Malan se présente devant la presse internationale et nationale à Brasilia pour se réjouir de l'« heureuse conclusion » des négociations de Washington. Mais au peuple, il annonce de « nouveaux et douloureux sacrifices ». Ceux-ci sont « indispensables1 », dit-il. Avant d'accorder son crédit d'urgence, le FMI avait en effet exigé de Malan de nouvelles et sévères restrictions budgétaires. Malan avait obéi. Il s'était engagé à réduire les dépenses. Dans quels domaines ? Formation, éducation, santé publique, évidemment ! On ne touche pas aux privilèges fiscaux ni aux prébendes de la bourgeoisie brésilienne.
Comme tous les autres ministres de l'Économie et des Finances du monde obsédés par la doxa néo-libérale, Pedro Malan croit, lui aussi, dur comme fer à l'effet de ruissellement promis par Ricardo et Smith1. Induite par la libéralisation totale des marchés, la croissance apportera nécessairement un jour le bonheur aux peuples. En attendant, la misère est terrifiante.
Une véritable guerre des classes ravage d'ailleurs les mégapoles du Sud-Est et du Centre. En 2001, on notait plus de 40 000 assassinats ou de morts violentes au Brésil2. La criminalité organisée transcontinentale existe au Brésil comme dans de nombreux autres pays. Mais 90 % de la violence qui déchire les mégapoles est due à l'extrême misère dans laquelle végètent la majeure partie des Brésiliens.
À Sao Paulo, les très riches ne se déplacent plus qu'en hélicoptère, les riches en voiture blindée. Des milices privées, des murs hauts de quatre mètres protègent les demeures des nababs. Se rendre à l'invitation d'un ami appartenant à la moyenne bourgeoisie ressemble au parcours du combattant. Pour pénétrer dans les immeubles, prendre un ascenseur, accéder à l'étage, la connaissance d'une multitude de codes se révèle indispensable. Toutes les portes sont blindées. Même la moyenne bourgeoisie vit dans des appartements qui ressemblent à des coffres-forts.
À la misère, le gouvernement répond par la répression. La justice de l'État de Sào Paulo est particulièrement inhumaine et répressive. « Pegar e stockar » (« Arrêter et enfermer ») est sa devise. La réhabilitation sociale des délinquants n'est pas prévue ici. Actuellement, l'État de Sào Paulo compte un peu plus de 100 000 détenus1. Leur âge moyen est de 24 ans. La peine maximale au Brésil est de trente-cinq ans de réclusion. Le taux de récidive approche des 72 %. Environ 80 % des détenus sont noirs ou métis.
L'après-midi du vendredi 15 mars 2002, j'ai visité à Guaianases, dans la banlieue orientale de Sào Paulo, le commissariat n° 44. Ce que j'y ai découvert dépasse en horreur tout ce qu'on peut imaginer. Six cellules de béton sont disposées des deux côtés d'un minuscule patio, lui-même couvert d'un toit de tôle ondulée. Construites il y a dix ans pour accueillir trente détenus, elles en abritent actuellement 173. Munies chacune d'un unique trou d'aisance et d'un tube où parfois coule de l'eau, ces cellules sont dépourvues de tout équipement.
Les détenus s'organisent en trois équipes afin que chacun d'eux puisse dormir quelques heures, à tour de rôle, étendus à même le sol bétonné. Les hommes ont la peau grise, par manque de lumière. Sous la peau, les os saillent.
Des adolescents de 18 ans se mêlent aux hommes de 65 ans. Leur situation au regard de la loi n'est pas la même : les uns ont déjà été condamnés, les autres sont en préventive, d'autres encore ont été pris dans l'une des nombreuses rafles effectuées périodiquement par la police militaire dans les bidonvilles environnants. J'ai découvert deux détenus qui, ayant purgé leur peine depuis plusieurs mois déjà, avaient purement et simplement été oubliés par le délégué titulaire (commissaire principal), le Dr Luiz.
On ne trouve évidemment ni livres ni radio dans le bloc cellulaire. Les visites sont rares. La plupart des prisonniers portent un short marron ou gris, un maillot de corps souvent troué, des nus-pieds.
Tous les jours - sauf les samedis et dimanches et durant les fêtes - les grilles des cellules s'ouvrent afin que les détenus puissent faire quelques pas dans le minuscule patio. Munis de barres de fer, les gardiens veillent au-delà de la porte blindée qui ferme le patio côté commissariat. Entre eux et les détenus, le contact est réduit aux opérations de surveillance et de contrôle.
Des impacts de balles à hauteur d'un mètre sur le mur latéral du patio témoignent d'une habitude bien connue des policiers militaires, dont la petite caserne se situe immédiatement en face du commissariat : lors des promenades, fréquemment, ils terrorisent les détenus en tirant à la mitraillette, les forçant à se jeter à terre.
La puanteur, partout, est insupportable.
En mission pour les Nations unies, j'avais choisi le commissariat n° 44 au hasard parmi les quatre-vingt-treize que comprend l'État. Après ma visite surprise, j'avais peur que les prisonniers avec lesquels mes collaborateurs et moi-même nous étions entretenus subissent des représailles. Des émissaires de la Commission des droits de l'homme de l'Ordre des avocats s'étaient donc rendus le lundi 18 mars, à ma demande, au commissariat. Voici quelques extraits du rapport que m'adressa par la suite Me Alexandre Trevizzano Marim :
« Nous nous sommes rendus à la prison du commissariat de Guaianases qui - comme les quatre-vingt-douze autres prisons du même type dans cet État - ressemble à un véritable camp de concentration, comparable aux pires camps qui ont marqué l'histoire de l'humanité, notamment ceux construits par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Des malades mentaux sont mêlés aux gens souffrant de maladies contagieuses, notamment de la tuberculose, du sida, mais aussi à des gens en bonne santé. Quatre personnes sont entassées dans le même espace au même moment, ce qui est contraire à la dignité humaine. Les hommes prennent leur tour pour pouvoir s'étendre quelques heures sur le sol. Beaucoup hurlent de désespoir ».
Les séides du FMI n'entendent pas ces cris.
En août 2001, la crise énergétique étrangle le Brésil. Les entreprises, les institutions publiques, tous les ménages doivent impérativement - sous peine d'amende - réduire de 20 % leur consommation quotidienne d'électricité. Cette crise est en conséquence directe de la privatisation chaotique de la société publique Electro-bras, ainsi que d'une sécheresse persistante asséchant les réserves hydrauliques du pays.
Pedro Parente, ministre de la « Casa civil » de la présidence de la République (directeur du cabinet du président), justifie ainsi les privatisations : « Nos sociétés publiques sont saines et très convoitées. Nous allons utiliser les sommes tirées de leur vente pour faire sortir le peuple brésilien de sa misère1. » Résultat ? Les ventes ont été excellentes, mais les dizaines de milliards de dollars se sont évaporés. Où ? Les spécialistes émettent des hypothèses : le budget courant comportant traditionnellement des trous nombreux en a englouti une partie. Mais une autre partie a été transférée sur des comptes privés à l'étranger. Elle a disparu dans les profondeurs abyssales des poches des ministres, généraux, juges, hauts fonctionnaires et banquiers d'Etat...
À Brasilia, les scandales de corruption se multiplient. En août 2001, c'est le troisième personnage de l'État, le président du Sénat fédéral, Jader Barbalho, qui a été démis de ses fonctions à la suite des accusations portées contre lui par le procureur général Brindeiro pour prévarication, détournement de fonds et corruption passive.
Pendant ce temps, la misère du peuple s'accroît, tirant vers l'abîme de nouveaux millions de familles brésiliennes.
Les privatisations sont au cœur du dogme des maîtres et de leurs mercenaires. Chaque fois qu'un ministre quémandeur se rend à Washington pour obtenir une rallonge de crédit, les charognards du FMI lui arrachent un nouveau lambeau de l'industrie ou du secteur public de son pays.
La méthode est toujours la même. Le FMI exige - et obtient - la vente aux sociétés transnationales, généralement américaines ou européennes, des industries, entreprises de services (assurances, transport, etc.) relevant d'un secteur rentable. Les secteurs non rentables de l'économie restent, bien entendu, entre les mains du gouvernement local.
Sur ce point encore, le Brésil « progresse » en flèche. En huit ans de règne, le président Fernando Henrique Cardoso aura ainsi bradé le puissant et profitable secteur public presque tout entier. Seule exception pour l'instant : la société nationale Petrobras, défendue bec et ongles par ses employés et leurs syndicats...
Dernière modification par alex_950 (2008-10-13 21:31:34)